(Dans la lettre qui suit, l'ésotériste français Édouard Schuré explique les raisons de sa démission de la Société Théosophique, et j'ai ajouté mes commentaires en violet.)
Lettre de M. Édouard Schuré à M. Charles Blech, président de la Société théosophique de France
Cher Monsieur:
En l'année 1907, vous m’avez gracieusement offert le titre de membre honoraire de la Société Théosophique, à cause de la part que j’avais prise par mes écrits à votre mouvement. Je compris tout ce qu’il y avait d’amical et de flatteur dans votre intention.
J’acceptai donc avec autant de joie que de reconnaissance l’honneur que vous avez bien voulu me faire. Si aujourd’hui je me vois forcé de sortir officiellement de la S. T., c’est mon devoir de vous en dire les raisons sans détour.
A la date dont je parle (1907) on pouvait espérer que rharmonie se maintiendrait dans la S. T. malgré les tendances diverses qui s’y manifestaient. Car elle reconnaissait par ses principes mêmes la variété nécessaire des religions et des philosophies, sous l’égide de la fraternité humaine et d’un principe divin de l’univers.
Il y a eu depuis l’ère chrétienne deux sortes de courants dans l’ésotérisme : le courant oriental et le courant occidental. Je remarquerai en passant que ces deux courants se distinguent nettement dans la vie et dans l’œuvre de la fondatrice de la S. T. Mme H. P. Blavatsky.
Car son premier ouvrage Isis Unveiled fut écrit sous une influence visiblement occidentale et rosicrucienne, tandis que ses ouvrages postérieurs portent l’empreinte orientale et indoue.
(C'est inexact, car « Isis Dévoilée » est également basé sur l'enseignement ésotérique oriental aujourd'hui connu sous le nom de théosophie ; c'est juste que dans ce livre, Blavatsky abordait des thèmes plus occidentaux.)
Dans les hauteurs sereines de la pensée et de l’initiation, ces deux traditions se sont toujours entendues et entr’aidées. Elles ne se sont disputées et combattues que là où les passions et les ambitions personnelles ont fait irruption dans les doctrines.
On pouvait, on devait souhaiter que la S. T. resterait fidèle à son but inscrit dans sa bannière. Pour ma part, je le désirais d’autant plus que parmi les branches nationales de la S. T. un rôle particulièrement élevé et fécond revenait de droit à la section française, celui de garder l’équilibre entre les tendances les plus diverses et d’en chercher la synthèse. La marque la plus haute du génie français, n’est-elle pas son besoin de liberté et d’universalité ?
La personnalité remarquable de la Présidente, Mme Annie Besant, la noblesse de son passé, semblaient promettre que la S, T. se maintiendrait dans la voie large de tolérance, d’impartialité et de véracité, qui constitue une partie essentielle de son programme.
Malheureusement, il n’en fut rien. La cause primordiale de cette déviation réside dans l’union étroite de Mme Besant avec M. Leadbeater, occultiste savant, mais nature trouble, d’une moralité louche.
(Leadbeater prétendait être un « érudit occultiste », mais en réalité il était un imposteur.)
M. Leadbeater ayant été condamné par le Conseil Général de la S. T., Mme Besant manifesta publiquement sa réprobation pour les procédés d’éducation qu’on lui reprochait. Son verdict d’exclusion, contre le théosophe convaincu d’indignité, fut même des plus sévères.
Par une incroyable volte-face, elle déclara peu de temps après son intention de faire rentrer M. Leadbeater dans la S. T. et réussit non sans peine à obtenir la majorité de ses collègues pour ce vote. Le prétexte qu’elle donnait de cette palinodie était la charité et le pardon.
La vraie raison était que la Présidente avait besoin de M. Leadbeater pour ses investigations occultes et que cette collaboration lui paraissait nécessaire à son prestige.
Pour ceux qui ont suivi ses paroles et ses actes à partir de ce jour, il apparaît clairement que Mme Besant était tombée sous la suggestion redoutable de son dangereux collaborateur, qu’elle ne voyait, ne pensait, n’agissait plus que sous sa domination absolue.
La personnalité qui désormais parle par sa bouche n’est plus l’auteur de la Sagesse antique, mais le visionnaire douteux, le suggestionneur habile, qui n’ose plus se montrer ni à Londres, ni à Paris, ni en Amérique, mais qui, tapi dans un pavillon d’Adyar, dirige la S. T. à travers sa Présidente.
Les conséquences néfastes de cette influence devaient bientôt se montrer au grand jour par l’affaire d’Alcyone et la fondation de l'Ordre de l'Etoile d'Orient,
Par un singulier hasard, j’eus l’occasion de surprendre la cause secrète et pour ainsi dire le ressort psychologique de cette déplorable entreprise. Je commence par dire qu’à ce moment personne ne parlait encore d’un nouvel Instructeur devant venir de l’Inde, ni d’une réincarnation prochaine du Christ et que probablement personne n’y pensait. On n’avait pas encore découvert Alcyone.
C’était en 1908. Je venais de publier la traduction d’un livre du docteur Rudolf Steiner sous ce titre: Le mystère chrétien et les mystères antiques. Ce volume avait attiré l’attention du public européen sur la résurrection de l’ésotérisme occidental manifestée par l’œuvre grandiose et par l’action du théosophe allemand.
De passage à Stuttgart, je me rencontrai avec une dizaine de théosophes anglais, hollandais, suisses et français. On mit sur le tapis la question suivante: « Les deux écoles, celle d’Adyar et celle du docteur Steiner, pourront-elles marcher ensemble ? »
Nous fûmes presque tous d’avis que l’entente pouvait se faire malgré la différence des points de vue et que cela était hautement désirable, dans l’intérêt supérieur de la théosophie, qui ne représente pas un courant particulariste ou national, mais un courant universel de l’humanité contemporaine.
Un seul interlocuteur du groupe protesta. C’était un théosophe hollandais, fort intelligent, d’esprit sceptique et railleur, ami intime de M. Leadbeater et hôte habituel d’Adyar. Il déclara nettement que les deux écoles ne pourraient pas s’entendre, et en donna pour raison que Vlnde seule possède la tradition et qu'en Occident il n'y a jamais eu d'ésotérisme scientifique.
(Mes recherches m'ont amené à conclure que la théosophie est probablement un enseignement occulte authentique, et qu'en général l'enseignement mystique et ésotérique oriental est plus profond que l'enseignement occidental, mais malheureusement, dans les deux parties du monde, il existe beaucoup de charlatanisme, d'erreurs et de mensonges.)
Cette affirmation péremptoire m’étonna. Je ne devais en comprendre le sens et la portée que peu après, lorsqu’éclata, comme une bombe ou plutôt comme un feu d’artifice, l’affaire d’Alcyone. Car cette affaire n’est en réalité pas autre chose que la réponse d’Adyar à la renaissance de l’ésotérisme chrétien en Occident, et je suis persuadé que sans cette dernière nous n’aurions jamais entendu parler du futur prophète Krishnamurti.
Qu’un véritable initié de l’Inde, brahmane ou autre, parvenu à sa maturité, vienne en Europe sous sa responsabilité personnelle ou au nom de ses maîtres, enseigner sa doctrine, rien de plus naturel et de plus intéressant. Il n’y aurait qu’à l’écouter, à le juger sur ses paroles et sur ses actes, et à éclairer notre science par la sienne.
Mais ce n’est pas sous cette forme que nous avons aperçu le nouvel apôtre d’Adyar. Un jeune Indou, âgé de treize ans, initié par M. Leadbeater, c’est-à-dire drainé par lui, suggestionné à haute pression, est annoncé et présenté au public européen comme le futur instructeur de l’ère nouvelle.
Krishnamurti, baptisé du nom d’Alcyone, n’a pour cela d’autre titre que les injonctions de son maître et le patronage de Mme A. Besant. On raconte au long, on publie ses trente-deux incarnations précédentes dont les premières remontent au temps de l’Atlantide.
Ces récits, donnés comme le résultat des visions de M. Leadbeater et de Mme Annie Besant, sont pour la plupart d’une puérilité grotesque, et ne peuvent convaincre aucun occultiste sérieux. Ils sont ostensiblement arrangés pour nous démontrer que, depuis vingt ou trente mille ans, les principaux personnages de la S. T. se préparent au Grand-Œuvre qui va bientôt éclater.
A travers leurs incarnations qui font penser à un roman feuilleton, ces figures sont décorées des plus grands noms de la mythologie grecque et des astres les plus brillants du firmament.
Pendant une conférence de Mme Besant à Adyar, Krishnamurti apparaît sur une estrade comme une idole et les indigènes l’adorent en baisant ses pieds. Il ne prononce d’ailleurs pas un mot et ne fait qu’un geste de bénédiction qui lui est soufflé par Mme Besant.
En rapportant cette scène, M. Leadbeater annonce à tous les théosophes que, depuis la descente du Saint-Esprit sur les apôtres, jamais une aussi haute atmosphère spirituelle n’a visité les hommes.
Pour ce prophète muet, on fonde l’Ordre de l'Etoile d'Orient, auquel on convie le monde entier et dont il est proclamé le chef. En Europe, Mme Besant fait des conférences sur le Christ futur, dont elle prédit l’avènement comme très prochain. Elle ne dit pas positivement que ce sera Krishnamurti, mais elle le laisse entendre, elle en suggère la pensée par des allusions transparentes.
On se réserve la liberté d’en faire l’annonciateur ou l’incarnation de ce Christ. Quoi qu’il en soit, le jeune prodige passif, qui n’a pas encore donné au monde la moindre preuve d’une mission quelconque, devient désormais le centre et le point de mire de la S. T., le symbole et l’arche de la foi orthodoxe d’Adyar. Quant à la doctrine prêchée par Mme Besant, elle repose sur une perpétuelle équivoque.
Au grand public anglais, auquel elle parle du Christ futur, elle laisse croire qu’il s’identifie avec le Christ des Evangiles, tandis qu’à ses intimes, elle affirme ce qu’enseigne M. Leadbeater et ce qu’il proclame ouvertement dans un de ses livres, l'OccuItisme dans la Nature, à savoir que le Christ des Evangiles n’a jamais existé et qu’il est une invention des moines du II siècle.
De tels faits sont difficiles à caractériser. Je dirai simplement qu’ils sont attristants pour tous ceux qui ont cru comme moi à l’avenir de la S. T., car ils ne peuvent qu’en détourner les esprits clairvoyants et sincères.
Je n’en veux tirer ici qu’une conclusion historique. De la succession des faits, que je viens de rappeler, il ressort avec une évidence frappante, que l'Ordre de l'Etoile d'Orient et l’espèce de religion qu’on essaye de susciter autour du nom d’Alcyone est avant tout une machine de guerre inventée pour battre en brèche la théosophie indépendante de l’Occident, un essai (combien maladroit!) de subtiliser l’ésotérisme chrétien au profit, je ne dirai pas de la sagesse orientale (celle-ci se récuserait) mais de la secte d’Adyar: tentative dont M. Leadbeater est l’instigateur, Mme Annie Besant la complice, et la société tout entière la victime.
Un mot encore des derniers événements.
D’après ce qui précède, un conflit devait se produire inévitablement entre la Présidente et le docteur Steiner. Aux sourdes attaques qui durent depuis plusieurs années, celui-ci n’opposa d’abord qu’une longue patience et un silence complet.
La tension extrême d’une situation qui ne pouvait se prolonger indéfiniment, le déterminèrent à agir avec une énergie inattendue. Les documents publiés de cette polémique prouvent que Mme Annie Besant a manqué de droiture et de sincérité en cherchant à dénaturer la doctrine et la personne du théosophe allemand par des assertions fausses et des procédés sournois.
Aux accusations portées contre elle, appuyées sur des faits incontestables et sur ses propres écrits, on s’attendait qu’elle opposerait une réfutation en règle. Elle n’a répondu que par l’annulation pure et simple des loges allemandes et suisses.
Enfin, pressée de conclure le débat sans discussion, dans un récent article du Theosophist, elle essaye de discréditer sommairement la pensée et le caractère du Dr. Steiner, en affirmant « qu’il a été élevé par les Jésuites ».
Cette assertion dénuée de tout fondement et dont Mme Besant serait fort embarrassée de fournir la preuve, achève de démontrer le caractère déloyal de ses insinuations.
L’ensemble de ces faits a déterminé la résolution que je prends aujourd’hui. A mes yeux, on ne peut plus actuellement être membre de la S. T. sans donner implicitement son approbation aux gestes et aux paroles de sa Présidente, qui sont en contradiction flagrante avec le principe essentiel de la Société, je veux dire le respect scrupuleux et absolu de la Vérité. Pour ces raisons, j’ai le regret de vous adresser ma démission de membre de la Société Théosophique.
En accomplissant ce devoir pénible, j’ai la conscience de rester fidèle à l’esprit de la Théosophie éternelle et universelle, avec la certitude qu’elle sortira un jour, triomphante, de son éclipse temporaire.
Veuillez agréer, cher Monsieur, l’assurance de mes sentiments affectueux et de ma considération distinguée.
Edouard Schuré.
Paris, 1er mars 1913.
(Madame Annie Besant et la Crise de la Société Théosophique, pp. 5-14)
OBSERVATION
Édouard Schuré fut un autre ésotériste qui avait pris conscience de l'énorme charlatanisme et des abus commis par Charles Leadbeater et Annie Besant, mais malheureusement il n'a pas réalisé que Rudolf Steiner était lui aussi un immense charlatan.
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