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LIVRE D'EUGÈNE LÉVY : « MADAME ANNIE BESANT ET LA CRISE DE LA SOCIÉTÉ THÉOSOPHIQUE »



Eugène Lévy était un théosophe français qui, indigné par les mensonges et les abus commis par Annie Besant sous les ordres de Charles Leadbeater, écrivit le livre :

« Madame Annie Besant et la crise de la Société théosophique »

Publié en 1913 par Dussardier et P. Frank, Editeurs, 38 rue Ballu, Paris.

Plusieurs théosophes avaient déjà écrit des articles, des brochures et des lettres publiques dénonçant à Annie Besant et Charles Leadbeater, mais ceci s'agissait du premier livre abordant cette question, et d'autres ouvrages sur le même sujet allaient paraître dans les années qui suivirent.



TABLE DES MATIÈRES

Avant-Propos

Lettre de M. Edouard Schuré

Les Procédés de Mme Besant

     La Convention de 1912

     La Convention de 1911

     La question des Loges Suisses

     Le cas Cordes

     L’affaire Vollrath

     La suppression du Congrès de Gênes

     La suppression de la Section allemande

Le « Retour » du « Christ » de Mme Besant

     Première phase

     Deuxième phase

     Troisième phase

Les Causes profondes

     Certaines méthodes occultes

Conclusion

Memento




TEXTE

Avant-Propos

Je remercie mon illustre compatriote, M. Edouard Schuré, de m’avoir autorisé à reproduire la lettre qu’on lira plus loin.

M. Schuré a enrichi de leurs plus purs joyaux la littérature et la vie spirituelle de la France contemporaine. Bien au delà de nos frontières, des âmes infiniment nombreuses alimentent leur vie intérieure aux sources vivifiantes de sa parole inspirée.

Au moment où ma conception du devoir m’enjoignait avec une inflexible autorité de dénoncer par un cri d’alarme l’heure terrible que traverse la Société Théosophique, la lettre de M. Schuré est venue me démontrer que les mêmes faits inspiraient à ce grand écrivain les mêmes rancœurs et les mêmes appréhensions. En une langue noble et belle qui exprime avec éloquence l’élévation de ses vues et la générosité de ses mobiles, le génie intuitif d’Edouard Schuré entraîne notre sentiment du Vrai à une conviction identique à celle qui résulte de l'étude des documents coordonnés dans cette brochure par un effort de logique rigoureusement impartiale.

Cette parfaite concordance de nos conclusions m’a causé une satisfaction profonde. Pour comprendre l'appui qu’elle m’a prodigué, il faudrait deviner l’immense chagrin que m’ont causé, à mesure que je les écrivais, ces pages si accablantes pour Mme Besant.

Je sais mieux que personne — et par moi-même — tout le bien qu’ont fait les premiers livres de Mme Besant. Et ses erreurs actuelles, ses actes infiniment regrettables n’effacent pas en moi le souvenir de son très grand mérite. Au contraire, ce souvenir luUmême a contribué à me soutenir pendant que je remplissais ma tâche pénible. Car j’estime qu’en essayant d’enrayer la propagation du mal qu’elle fait actuellement, je lui témoigne la reconnaissance la plus efficace, celle qui diminue le poids de ses responsabilités karmiques. Les théosophes me comprendront. Ils comprendront aussi que ceux-là la desservent qu’une loyauté aveugle retient à ses côtés.

Une autre pensée encore m’a soutenu et encouragé, Pour tous ceux qui savent distinguer l’essentiel de l’accessoire, la question du « Retour du Christ » est la plus considérable sans doute de toutes celles qui solliciteront l’intérêt de l’humanité contemporaine et future. Elle ne préoccupe encore que peu d’esprits à notre époque.

Mais ceux qui l'ont étudiée savent qu’elle est destinée à remuer l’âme humaine comme l’une des vagues de fond les plus irrésistibles qui l’aient jamais soulevée. Et l’intérêt m’a semblé pressant d’élucider dès à présent l’équivoque funeste qui déjà règne dans ce domaine, d’autant plus que les affirmations erronées de Mme Besant ont provoqué de toutes parts l’idée injustifiée d’une incompatibilité entre le Christianisme et la Théosophie. A Paris, trois conférences faites à l’Institut Catholique ont défendu ce point de vue.

L’une d’elles avait pour titre: « Combattre les Théosophes est un devoir religieux ». D’autre part, un article important paru récemment dans le « Church Times » de Londres, l’un des organes religieux les plus répandus, concluait en disant « le jour où l’on accepte la Théosophie, on renonce au Christ ». Il faut avouer qu’un examen approfondi des assertions de Mme Besant impose cette opinion à tout esprit logique. Mais les erreurs de Mme Besant ne sauraient être imputées à la Théosophie.

Les pages consacrées ici-même au « Retour » du « Christ » de Mme Besant montreront que ce message n’a aucun rapport avec les enseignements théosophiques. Elles sont trop brèves cependant pour tenter même d’ébaucher l’argumentation serrée, irrésistible, souveraine qui aboutit, dans la Théosophie enseignée par le Dr. Rudolf Steiner, à la glorification la plus décisive du Christ, et avi contraint la pensée la plus rigoureuse à admettre son rôle prépondérant, son rôle central et unique dans l'Evolution de l'Humanité, Pour Vauteur de cette brochure il est, dans tous les cas, un fait certain.

L'enseignement du Dr. Steiner l'a obligé à se prosterner, de tout son cœur, de toute son intelligence, devant le Christ, quoi qu'il fût étranger au Christianisme à la fois par sa naissance et par son passé philosophique et théosophîque. Et ce Christ est bien celui des Evangiles, intégralembnt et scrupuleusement respectés. Il ne saurait donc être question un seul instant d'un antagonisme entre le Christianisme et la Théosophie proprement dite, bien au contraire. Et tout esprit sincère sera toujours à même de s'en convaincre. 

Ceux qui désirent préserver la Théosophie de tout ce qui tend à la compromettre approuveront l'initiative que j'ai prise ici, et me pardonneront de n'avoir reculé devant aucune clarté, aussi pénible fût-elle; de n'avoir eu d'égards pour aucune erreur, quelqu'en fût l'auteur, de ne m'etre incline enfin que devant la Vérité des documents et des faits, et devant les interprétations du bon sens. J'ai recherché le suffrage des seuls esprits n'espérant rien que la Vérité.

Eugène Lévy. 




Chapitres

·       Édourd Schuré explique pourquoi il a démissionné de la Société Théosophique

·       L'adversité d'Annie Besant contre Rudolf Steiner

·       Le Jésus historique contre le Jésus décrit par Leadbeater et Besant

·       Leadbeater y Besant sont dénoncés por Eugène Lévy







ÉDOUARD SCHURÉ EXPLIQUE POURQUOI IL A DÉMISSIONNÉ DE LA SOCIÉTÉ THÉOSOPHIQUE


(Dans la lettre qui suit, l'ésotériste français Édouard Schuré explique les raisons de sa démission de la Société Théosophique, et j'ai ajouté mes commentaires en violet.)



Lettre de M. Édouard Schuré à M. Charles Blech, président de la Société théosophique de France


Cher Monsieur:

En l'année 1907, vous m’avez gracieusement offert le titre de membre honoraire de la Société Théosophique, à cause de la part que j’avais prise par mes écrits à votre mouvement. Je compris tout ce qu’il y avait d’amical et de flatteur dans votre intention. 

J’acceptai donc avec autant de joie que de reconnaissance l’honneur que vous avez bien voulu me faire. Si aujourd’hui je me vois forcé de sortir officiellement de la S. T., c’est mon devoir de vous en dire les raisons sans détour.

A la date dont je parle (1907) on pouvait espérer que rharmonie se maintiendrait dans la S. T. malgré les tendances diverses qui s’y manifestaient. Car elle reconnaissait par ses principes mêmes la variété nécessaire des religions et des philosophies, sous l’égide de la fraternité humaine et d’un principe divin de l’univers.

Il y a eu depuis l’ère chrétienne deux sortes de courants dans l’ésotérisme : le courant oriental et le courant occidental. Je remarquerai en passant que ces deux courants se distinguent nettement dans la vie et dans l’œuvre de la fondatrice de la S. T. Mme H. P.  Blavatsky.

Car son premier ouvrage Isis Unveiled fut écrit sous une influence visiblement occidentale et rosicrucienne, tandis que ses ouvrages postérieurs portent l’empreinte orientale et indoue.

(C'est inexact, car « Isis Dévoilée » est également basé sur l'enseignement ésotérique oriental aujourd'hui connu sous le nom de théosophie ; c'est juste que dans ce livre, Blavatsky abordait des thèmes plus occidentaux.)

Dans les hauteurs sereines de la pensée et de l’initiation, ces deux traditions se sont toujours entendues et entr’aidées. Elles ne se sont disputées et combattues que là où les passions et les ambitions personnelles ont fait irruption dans les doctrines.

On pouvait, on devait souhaiter que la S. T. resterait fidèle à son but inscrit dans sa bannière. Pour ma part, je le désirais d’autant plus que parmi les branches nationales de la S. T. un rôle particulièrement élevé et fécond revenait de droit à la section française, celui de garder l’équilibre entre les tendances les plus diverses et d’en chercher la synthèse. La marque la plus haute du génie français, n’est-elle pas son besoin de liberté et d’universalité ?

La personnalité remarquable de la Présidente, Mme Annie Besant, la noblesse de son passé, semblaient promettre que la S, T. se maintiendrait dans la voie large de tolérance, d’impartialité et de véracité, qui constitue une partie essentielle de son programme.

Malheureusement, il n’en fut rien. La cause primordiale de cette déviation réside dans l’union étroite de Mme Besant avec M. Leadbeater, occultiste savant, mais nature trouble, d’une moralité louche.

(Leadbeater prétendait être un « érudit occultiste », mais en réalité il était un imposteur.)

M. Leadbeater ayant été condamné par le Conseil Général de la S. T., Mme Besant manifesta publiquement sa réprobation pour les procédés d’éducation qu’on lui reprochait. Son verdict d’exclusion, contre le théosophe convaincu d’indignité, fut même des plus sévères.

Par une incroyable volte-face, elle déclara peu de temps après son intention de faire rentrer M. Leadbeater dans la S. T. et réussit non sans peine à obtenir la majorité de ses collègues pour ce vote. Le prétexte qu’elle donnait de cette palinodie était la charité et le pardon.

La vraie raison était que la Présidente avait besoin de M. Leadbeater pour ses investigations occultes et que cette collaboration lui paraissait nécessaire à son prestige.

Pour ceux qui ont suivi ses paroles et ses actes à partir de ce jour, il apparaît clairement que Mme Besant était tombée sous la suggestion redoutable de son dangereux collaborateur, qu’elle ne voyait, ne pensait, n’agissait plus que sous sa domination absolue.

La personnalité qui désormais parle par sa bouche n’est plus l’auteur de la Sagesse antique, mais le visionnaire douteux, le suggestionneur habile, qui n’ose plus se montrer ni à Londres, ni à Paris, ni en Amérique, mais qui, tapi dans un pavillon d’Adyar, dirige la S. T. à travers sa Présidente.


Les conséquences néfastes de cette influence devaient bientôt se montrer au grand jour par l’affaire d’Alcyone et la fondation de l'Ordre de l'Etoile d'Orient, 

Par un singulier hasard, j’eus l’occasion de surprendre la cause secrète et pour ainsi dire le ressort psychologique de cette déplorable entreprise. Je commence par dire qu’à ce moment personne ne parlait encore d’un nouvel Instructeur devant venir de l’Inde, ni d’une réincarnation prochaine du Christ et que probablement personne n’y pensait. On n’avait pas encore découvert Alcyone. 

C’était en 1908. Je venais de publier la traduction d’un livre du docteur Rudolf Steiner sous ce titre: Le mystère chrétien et les mystères antiques. Ce volume avait attiré l’attention du public européen sur la résurrection de l’ésotérisme occidental manifestée par l’œuvre grandiose et par l’action du théosophe allemand.

De passage à Stuttgart, je me rencontrai avec une dizaine de théosophes anglais, hollandais, suisses et français. On mit sur le tapis la question suivante: « Les deux écoles, celle d’Adyar et celle du docteur Steiner, pourront-elles marcher ensemble ? »

Nous fûmes presque tous d’avis que l’entente pouvait se faire malgré la différence des points de vue et que cela était hautement désirable, dans l’intérêt supérieur de la théosophie, qui ne représente pas un courant particulariste ou national, mais un courant universel de l’humanité contemporaine.

Un seul interlocuteur du groupe protesta. C’était un théosophe hollandais, fort intelligent, d’esprit sceptique et railleur, ami intime de M. Leadbeater et hôte habituel d’Adyar. Il déclara nettement que les deux écoles ne pourraient pas s’entendre, et en donna pour raison que Vlnde seule possède la tradition et qu'en Occident il n'y a jamais eu d'ésotérisme scientifique.

(Mes recherches m'ont amené à conclure que la théosophie est probablement un enseignement occulte authentique, et qu'en général l'enseignement mystique et ésotérique oriental est plus profond que l'enseignement occidental, mais malheureusement, dans les deux parties du monde, il existe beaucoup de charlatanisme, d'erreurs et de mensonges.)

Cette affirmation péremptoire m’étonna. Je ne devais en comprendre le sens et la portée que peu après, lorsqu’éclata, comme une bombe ou plutôt comme un feu d’artifice, l’affaire d’Alcyone. Car cette affaire n’est en réalité pas autre chose que la réponse d’Adyar à la renaissance de l’ésotérisme chrétien en Occident, et je suis persuadé que sans cette dernière nous n’aurions jamais entendu parler du futur prophète Krishnamurti. 

Qu’un véritable initié de l’Inde, brahmane ou autre, parvenu à sa maturité, vienne en Europe sous sa responsabilité personnelle ou au nom de ses maîtres, enseigner sa doctrine, rien de plus naturel et de plus intéressant. Il n’y aurait qu’à l’écouter, à le juger sur ses paroles et sur ses actes, et à éclairer notre science par la sienne.

Mais ce n’est pas sous cette forme que nous avons aperçu le nouvel apôtre d’Adyar. Un jeune Indou, âgé de treize ans, initié par M. Leadbeater, c’est-à-dire drainé par lui, suggestionné à haute pression, est annoncé et présenté au public européen comme le futur instructeur de l’ère nouvelle.

Krishnamurti, baptisé du nom d’Alcyone, n’a pour cela d’autre titre que les injonctions de son maître et le patronage de Mme A. Besant. On raconte au long, on publie ses trente-deux incarnations précédentes dont les premières remontent au temps de l’Atlantide.

Ces récits, donnés comme le résultat des visions de M. Leadbeater et de Mme Annie Besant, sont pour la plupart d’une puérilité grotesque, et ne peuvent convaincre aucun occultiste sérieux. Ils sont ostensiblement arrangés pour nous démontrer que, depuis vingt ou trente mille ans, les principaux personnages de la S. T. se préparent au Grand-Œuvre qui va bientôt éclater.

A travers leurs incarnations qui font penser à un roman feuilleton, ces figures sont décorées des plus grands noms de la mythologie grecque et des astres les plus brillants du firmament.

Pendant une conférence de Mme Besant à Adyar, Krishnamurti apparaît sur une estrade comme une idole et les indigènes l’adorent en baisant ses pieds. Il ne prononce d’ailleurs pas un mot et ne fait qu’un geste de bénédiction qui lui est soufflé par Mme Besant.

En rapportant cette scène, M. Leadbeater annonce à tous les théosophes que, depuis la descente du Saint-Esprit sur les apôtres, jamais une aussi haute atmosphère spirituelle n’a visité les hommes.

Pour ce prophète muet, on fonde l’Ordre de l'Etoile d'Orient, auquel on convie le monde entier et dont il est proclamé le chef. En Europe, Mme Besant fait des conférences sur le Christ futur, dont elle prédit l’avènement comme très prochain. Elle ne dit pas positivement que ce sera Krishnamurti, mais elle le laisse entendre, elle en suggère la pensée par des allusions transparentes.

On se réserve la liberté d’en faire l’annonciateur ou l’incarnation de ce Christ. Quoi qu’il en soit, le jeune prodige passif, qui n’a pas encore donné au monde la moindre preuve d’une mission quelconque, devient désormais le centre et le point de mire de la S. T., le symbole et l’arche de la foi orthodoxe d’Adyar. Quant à la doctrine prêchée par Mme Besant, elle repose sur une perpétuelle équivoque.

Au grand public anglais, auquel elle parle du Christ futur, elle laisse croire qu’il s’identifie avec le Christ des Evangiles, tandis qu’à ses intimes, elle affirme ce qu’enseigne M. Leadbeater et ce qu’il proclame ouvertement dans un de ses livres, l'OccuItisme dans la Nature, à savoir que le Christ des Evangiles n’a jamais existé et qu’il est une invention des moines du II siècle.

De tels faits sont difficiles à caractériser. Je dirai simplement qu’ils sont attristants pour tous ceux qui ont cru comme moi à l’avenir de la S. T., car ils ne peuvent qu’en détourner les esprits clairvoyants et sincères.

Je n’en veux tirer ici qu’une conclusion historique. De la succession des faits, que je viens de rappeler, il ressort avec une évidence frappante, que l'Ordre de l'Etoile d'Orient et l’espèce de religion qu’on essaye de susciter autour du nom d’Alcyone est avant tout une machine de guerre inventée pour battre en brèche la théosophie indépendante de l’Occident, un essai (combien maladroit!) de subtiliser l’ésotérisme chrétien au profit, je ne dirai pas de la sagesse orientale (celle-ci se récuserait) mais de la secte d’Adyar: tentative dont M. Leadbeater est l’instigateur, Mme Annie Besant la complice, et la société tout entière la victime. 


Un mot encore des derniers événements. 

D’après ce qui précède, un conflit devait se produire inévitablement entre la Présidente et le docteur Steiner. Aux sourdes attaques qui durent depuis plusieurs années, celui-ci n’opposa d’abord qu’une longue patience et un silence complet.

La tension extrême d’une situation qui ne pouvait se prolonger indéfiniment, le déterminèrent à agir avec une énergie inattendue. Les documents publiés de cette polémique prouvent que Mme Annie Besant a manqué de droiture et de sincérité en cherchant à dénaturer la doctrine et la personne du théosophe allemand par des assertions fausses et des procédés sournois.

Aux accusations portées contre elle, appuyées sur des faits incontestables et sur ses propres écrits, on s’attendait qu’elle opposerait une réfutation en règle. Elle n’a répondu que par l’annulation pure et simple des loges allemandes et suisses.

Enfin, pressée de conclure le débat sans discussion, dans un récent article du Theosophist, elle essaye de discréditer sommairement la pensée et le caractère du Dr. Steiner, en affirmant « qu’il a été élevé par les Jésuites ».

Cette assertion dénuée de tout fondement et dont Mme Besant serait fort embarrassée de fournir la preuve, achève de démontrer le caractère déloyal de ses insinuations. 


L’ensemble de ces faits a déterminé la résolution que je prends aujourd’hui. A mes yeux, on ne peut plus actuellement être membre de la S. T. sans donner implicitement son approbation aux gestes et aux paroles de sa Présidente, qui sont en contradiction flagrante avec le principe essentiel de la Société, je veux dire le respect scrupuleux et absolu de la Vérité. Pour ces raisons, j’ai le regret de vous adresser ma démission de membre de la Société Théosophique. 



En accomplissant ce devoir pénible, j’ai la conscience de rester fidèle à l’esprit de la Théosophie éternelle et universelle, avec la certitude qu’elle sortira un jour, triomphante, de son éclipse temporaire.

Veuillez agréer, cher Monsieur, l’assurance de mes sentiments affectueux et de ma considération distinguée. 

Edouard Schuré.

Paris, 1er mars 1913.


(Madame Annie Besant et la Crise de la Société Théosophique, pp. 5-14)






OBSERVATION

Édouard Schuré fut un autre ésotériste qui avait pris conscience de l'énorme charlatanisme et des abus commis par Charles Leadbeater et Annie Besant, mais malheureusement il n'a pas réalisé que Rudolf Steiner était lui aussi un immense charlatan.










L'ADVERSITÉ D'ANNIE BESANT CONTRE RUDOLF STEINER





CONTEXTE

De 1902 à 1912, Rudolf Steiner dirigea la section théosophique allemande de la Société Théosophique d'Adyar.

Annie Besant en devint la présidente de cette société en 1907.

En 1909, le « clairvoyant occultiste » Charles Leadbeater déclara qu'un garçon indien nommé Jiddu Krishnamurti allait devenir le nouveau messie.

Steiner n'était pas d'accord avec cette déclaration, tandis que Besant l'acceptait pleinement et voulait l'imposer à toute l'organisation, ce qui a provoqué des frictions croissantes entre Rudolf Steiner et Annie Besant.

Le texte suivant a été écrit par le théosophe Eugène Lévy (disciple de Steiner) et relate comment Annie Besant est devenue de plus en plus hostile envers Rudolf Steiner jusqu'à ce que cela a fini par provoquer une rupture entre les deux.







LES PROCÉDÉS DE MADAME BESANT

LA CONVENTION DE 1912

Dans son discours à la Convention d’Adyar (Theosophist, février 1913), Mme Besant déclare : « Le Secrétaire général de la Section allemande, éduqué par les Jésuites, n’a pas été capable de se dégager assez vigoureusement de cette influence fatale pour concéder la liberté d’opinion au sein de sa section. »

Ce fait, avancé par Mme Besant, est entièrement faux. 

Le docteur Steiner n’a pas été élevé chez les Jésuites. En voici un résumé très succinct de sa jeunesse, mais tout à fait concluant :

Le Dr. Steiner est né le 27 février 1861 dans le village de Kraljevic, en Hongrie, comme fils d’un fonctionnaire de cette petite station de chemin de fer. 

Les déplacements successifs de son père l’amenèrent, à l’âge de 2 ans, à Pottschacli, sur la frontière de la Styrie et de la Basse-Autriche ; puis 7 ans après à Neudôrfel (en hongrois Lajtha Szt. Miklos), petite station à la frontière de la Cisléthanie, du côté hongrois. Jusqu’à l’âge de 10 ans, Rudolf Steiner fréquenta les écoles de paysans des villages que traversa son père : il n’y avait, d’ailleurs, dans ces villages ou dans leurs environs, aucun établissement de Jésuites.

Au contraire, M. Steiner montre l’indifférence religieuse des milieux où il passa son enfance et sa jeunesse, et qui décida son père de l’envoyer, à l’âge de dix ans, dans une école pratique, la « Realschule » de Wiener-Neustadt, pour le préparer à embrasser plus tard la carrière d’ingénieur ou toute autre profession conforme à l’esprit de la culture moderne. R. Steiner suivit les cours de religion de cette école pendant les quatre premières années seulement où ils étaient obligatoires. Il n’a pas été confirmé.

Afin qu’il pût continuer ses études à une école supérieure, son père se fit déplacer plus tard dans les environs de Vienne, où R. Steiner prit des inscriptions à l’Institut Polytechnique. Ces études terminées, il devint précepteur dans la famille d’un négociant juif. C’est au cours de ces années de préceptorat que sa carrière s’orienta vers les études classiques, entreprises au début dans le but d’aider l’un de ses élèves. C’est ainsi qu’il acquit le grade universitaire de docteur en philosophie.

Ces faits établiront de façon suffisante le caractère absolument faux des allégations de Mme Besant. Ils révéleront même leur nature particulièrement grotesque : car qui voudra croire qu’un négociant juif, en Autriche, confie à un élève des Jésuites l’éducation de ses enfants ? 



Et Mme Besant nous dira probablement, un de ces jours, qu’elle a été mal renseignée. Cependant, à ce sujet, quelques remarques s’imposent.

Il faut affirmer que toute personne ayant le sens des responsabilités jugera indigne d’elle-même de colporter une semblable calomnie, et d’en tirer, d’une seule haleine, des conclusions aussi injurieuses.

A plus forte raison, tout membre, même le premier venu, d’une société régie par la fière devise : « Aucune religion n’est au-dessus de la Vérité »


Se sentira-t-il pénétré du devoir strict de ne répéter aucun propos inexact. Il s’abstiendra surtout de porter une accusation de cette espèce, lorsqu’il ne possède pas de preuves positives, irréfutables, établissant qu’elle est justifiée.

Mais lorsque la Présidente de cette Société se rend coupable d’une semblable médisance, elle en accroît la gravité jusqu’à ses extrêmes limites en raison des hautes fonctions dont elle est investie, en raison aussi de la solennité de l’Assemblée à laquelle elle s’adresse, et qui compte des représentants de tous les pays du monde civilisé.

Si elle commet un acte semblable, on pourra dire qu’elle a piétiné publiquement le drapeau confié à ses mains, dont la devise exalte le culte de là Vérité au-delà même du culte du Divin. Telle est l’immense tristesse de l’heure présente. 


M. Steiner est un instructeur que je vénère profondément. Mais ce n’est pas parce que l’insulte s’adresse à sa personne que je suis affligé. C’est parce que je ne puis me dissimuler qu’en agissant comme elle l’a fait, Mme Besant n’a pas seulement manqué à ses fonctions présidentielles, mais qu’elle a encore trahi la qualité la plus déterminante du Théosophe, celle qui renferme la quintessence de sa devise et des trois buts de la Société ; la fidélité au Vrai, le souci de la Véracité.

Je ne viens pas m’arroger le droit de juger mon prochain. Il ne s’agit ici ni de Mme Besant ni de moi. Il s’agit de la Société Théosophique, d’un instrument destiné à aider au progrès de l’humanité. Plus nous aurons à cœur sa mission, et plus ardemment nous veillerons à ce qu’elle reste digne de sa noble tâche et capable de l’accomplir.

Mme Besant elle-même l’a si bien compris qu’en 1906, lors de la triste affaire Leadbeater, lorsqu’elle pensait que « la Société Théosophique devait écarter d’elle des enseignements qui souillaient et dégradaient », elle ajoutait textuellement : 

« Si un jour je faillissais à mon tour, je demande à ceux qui m’aiment de ne pas reculer devant la condamnation de ma faute, de ne pas l’atténuer ni de dire que noir est blanc, mais qu’ils allègent plutôt mon lourd Karma, de même que j’essaie moi-même d’alléger le Karma de mon ami et frère, en proclamant que la pureté de l’idéal reste intacte. ... Leadbeater est tombé, Judge est tombé, moi aussi je tomberai probablement... »
(Texte original dans The Theosophical Voice, Chicago, vol. I, novembre-janvier 1908-09, n 3.) 


Le moment qu’invoquait alors si généreusement Mme Besant semble venu, pénible au delà de toute expression pour ses vrais amis acceptant d’affronter tout leur devoir, ayant avant tout, comme elle le réclamait elle-même, le culte de notre Idéal.

Mmè Besant s’est servie d’une fausse imputation pour représenter tous les actes du docteur Steiner comme inspirés par un esprit étroit et sectaire. L’allégation étant fausse, ses suspicions disparaissent aussitôt. Mais l’attitude de Mme Besant, révélée par cette calomnie, ne nous offrira plus une garantie d’impartialité suffisante pour adopter sans contrôle ses conclusions dans ses différends avec le Dr. Steiner. C’est donc un examen consciencieux des faits eux-mêmes qui s’impose.

Quel esprit anime celui qui prend ici l’initiative d’une pareille enquête ?

Qu’il me soit permis de rappeler en quels termes je parlai à Mme Besant dans le Theosophist de mai 1912, page 441 : « Bien avant que M. Steiner commença sa propagande, vos écrits, inspirés par la puissance souveraine de votre dévotion au plus noble idéal humain, m’avaient déterminé à mettre ma vie intérieure et extérieure au service de la Vérité. Et laissez-moi vous offrir ici le tribut d’une gratitude et d’une vénération profondes qui demeurent au delà de toute atteinte. » 

Ces sentiments, j’ai loyalement essayé de les préserver tout au long de ces pages. Mais les anciennes exhortations de Mme Besant elle-même m’enjoignent de subordonner ces sentiments au souci exclusif de la vérité.

Aussi ferai-je appel aux seuls faits, aux seuls documents irrécusables ; et les principes universellement admis par tous les théosophes en seront les interprètes exclusifs.

En rapportant l’affirmation erronée de Mme Besant au sujet de l’éducation du Dr. Steiner, j’admettais sa bonne foi et j’exprimais la conviction qu’elle redresserait son erreur aussitôt qu’elle serait mieux renseignée. Cette prévision ne s’est pas réalisée. Dans le Theosophist d’avril 1913 qui vient de paraître, elle enregistre et publie la protestation énergique du Dr Steiner qui en appelle, contre cette calomnie, aux faits les plus palpables de sa vie. Mais elle ne tient aucun compte de cette protestation. Elle corrobore au contraire son allégation en en citant les sources : le Dr. Frantz Hartmann, un M. Paul Zillmann, un Dr. Ferd. Maack.

Or, les Mitteiliingen d’avril 1913 —qui s’imprimaient en Allemagne pendant que le numéro d’avril du Theosophist s’imprimait à Adyar— contiennent une petite anecdote qui se rapporte précisément à Frantz Hartmann. Le Dr. Steiner écrit ceci (page 1) :

« Au Congrès de 1909, à Budapest, Mme Besant me parla d’une personnalité qui se considérait en désaccord avec moi sur bien des points. Je lui demandai quels étaient ses griefs. Elle me dit que cette personnalité me prenait pour un jésuite ; et afin de montrer combien elle s’amusait de cette affirmation, elle ajouta que cette même personnalité l’avait déjà traitée de jésuite elle-même. En 1909 Mme Besant savait donc que cette accusation était ridicule... » Voici pour M. Frantz Hartmann.


Le deuxième « témoin » de Mme Besant est M. Paul Zillmann, dont elle dit elle-même qu’il n’avait jamais été capable de s’entendre avec le Dr. Steiner. Une deuxième fois, c’est chez un adversaire du Dr. Steiner qu’elle se renseigne.

Elle cite enfin le Dr. Perd. Maack. Mais elle ne dit pas que la brochure tout entière qui renferme cette fausse allégation ne saurait un seul instant éveiller l’illusion d’un essai biographique sincère. Cette brochure apparaît comme une critique acerbe s’élevant contre tout ce que dit et fait le Dr. Steiner.

Il y est traité de « pupilles des jésuites » dans un sens identique à celui qui se dégage des lignes suivantes qu’on a pu lire, dans une brochure allemande de Heinrich Hensoldt, Dr. phil., parue il y a cinq ou six ans et qui a pour titre : « Annie Besant, une Sainte bizarre ».

En parlant d’elle, cet auteur écrit : « Depuis longtemps elle semble s’être consolée avec l’ancienne morale des Jésuites, qui dit que la fin justifie les moyens, et avoir découvert un modus vivendi. Elle croit bien elle-même à présent, du fond du cœur, que sans quelque charlatanerie —malgré toute la bonne volonté de rester honnête— il n’est pas possible de jouer un rôle dans le monde ».


La seule idée que nous suggéreront tous ces misérables propos, c’est que l’insinuation d’un rapport quelconque avec les jésuites semble être, en Allemagne, un moyen favori et efficace pour compromettre une réiputation.

Et Mme Besant aurait vraiment cru à Vimpartialité d’un auteur qui prend à parti à la fois et la personnalité du Dr. Steiner et son occultisme ; elle aurait sérieusement prêté le sens d’un renseignement biographique à un propos de guerre qui proteste lui-même contre cette interprétation en raison du cadre où il est présenté ?

Un renseignement biographique sérieux s’appuie toujours sur des dates et des lieux. La notice biographique que nous donnons ci-dessus satisfait à ces conditions. Au contraire, des insinuations dénuées de tout fondement seront forcément muettes sur tous ces points.

Nous sommes absolument contraints de reconnaître que Mme Besant a ramassé un propos manifestement calomnieux. Il avait déjà été formulé trois fois, c’est entendu. Mais a-t-elle cru qu’en la répétant une quatrième fois cette calomnie deviendrait la vérité ?

A ce compte, Mme Blavatsky serait bel et bien l’imposteur le plus grandiose du XIXe siècle, puisqu’elle en a été le personnage le plus calomnié ; ce n’est pas 3 fois, mais plus de 30 fois et peut-être 300 fois qu’on l’a accusée des pires supercheries.

Tout cela est horriblement triste. Un esprit soucieux de sa dignité ou fidèle à sa raison désavouera Mme Besant résolument, impitoyablement. Car elle nous arrache vraiment nos dernières illusions.







LA CONVENTION DE 1911 

Tous savent que Mme Besant remplit, dans la Société Théosophique, deux fonctions absolument distinctes : celle de Présidente et celle dTnstructeur.

La Société Théosophique ne reconnaissant aucun dogme, mais, au contraire, la plus large liberté d’opinion, il va de soi que Mme Besant, agissant en sa qualité de Présidente, sera tenue, en principe même, d’observer la neutralité la plus stricte dans toutes les questions de doctrine ou d’enseignement.

Sa double qualité lui imposera même le devoir d’une réserve particulièrement sévère, afin d’éviter avec le plus grand soin tout abus de l’autorité présidentielle en faveur de l’enseignement qu’elle représente. C’est ainsi que nous devons entrevoir l’attitude d’une personnalité cumulant les fonctions de Présidente et d’instructeur.

Dans ma lettre publiée par le Théosophist en mai 1912, j’ai montré combien Mme Besant, dès 1911, s’écarta de cette ligne de conduite dans son allocution présidentielle à la Convention d’Adyar où elle disait : « Même en Allemagne un nombre grandissant de Théosophes préfère les enseignements anciens et plus larges aux enseignements nouveaux (ceux du Dr. Steiner).

Mme Besant se livrait ainsi à une détractation de renseignement du Dr. Steiner. Elle invoquait régalité de tous les enseignements au sein de la Société Théosophique pour déclarer que celui du Dr. Steiner était plus étroit que le sien, affirmation contraire à la réalité.

Mais en eût-il été ainsi, qu’elle jetait, par son discours, le discrédit sur un enseignement différent du sien, violant ainsi le principe même qu’elle invoquait ; en plus, n’était-ce pas là un procédé indigne d’un véritable instructeur, qui ne s’abaisse jamais à vanter sa supériorité ?

On perçoit déjà, chez Mme Besant, une attitude de dénigrement moins violente certes, mais de même nature que la calomnie proférée à la Convention de 1912.

Parlant à cette même Convention de 1911, Mme Besant affirmait encore que l’enseignement du Dr. Steiner « accordait au Christianisme une prépondérance que ne sauraient admettre des nations non chrétiennes, mais qui convenait aux idées allemandes, etc. » Combien de fois d’ailleurs n’ai-je pas entendu répéter que cet instructeur violait ainsi le principe de « l’égalité » des religions au sein de la Société Théosophique.

Et pourtant, la question est facile à trancher : si cette égalité vise l’étendue et la profondeur des révélations divines contenues dans les cérémonies cultuelles et les Ecritures des diverses religions, une « égalité » entre le Christianisme et le Bouddhisme, par exemple, entraînera également l’« égalité » de ce dernier avec les pratiques et les superstitions, codifiées ou non, d’un noir d’Afrique ou d’un indigène d’Austrailie.

En repoussant cette équivalence, on aura admis une différence de degrés entre les religions. On en aura, en même temps, défini la cause, qui réside en un rapport constant entre la religion et le niveau évolutif de la race entourant son berceau. Comment supposer un seul instant que ceux qui dispensent les religions à l’humanité ne tiennent pas compte du principe de l’évolution, puisque c’est eux précisément qui dirigent l’évolution humaine, et que la religion est invariablement le moule même des civilisations ?

Si les religions étaient réellement « égales » à travers tous les temps, ceux qui guident notre évolution agiraient comme un Etat instituant dans ses écoles un programme égal pour enfants et adolescents de tous âges. Sur ce point toute discussion est impossible. Et l’on voit aisément que la place du Christianisme dans l’ensemble organique des religions ne justifiera aucune prévention à l’égard de sa valeur, bien au contraire. Le principe irrécusable d’une succession d’étapes dans la Révélation du Divin vient ainsi justifier l’enseignement du Dr. Steiner sur le point où on le critiquait.

D’ailleurs, le second des buts de la Société Théosophique instituerait-il l’étude comparative des religions si elles étaient... égales sous tous leurs aspects ?



L’énoncé même de ce but de notre Société nous apprendra à quel point de vue il est légitime d’invoquer l’égalité des religions dans la Société Théosophique.

La Théosophie expose les grandes lois présidant à révolution spirituelle de l’humanité. Chaque religion est leur expression temporaire, adaptée aux facultés d’une race, aux conditions d’une époque déterminée. Il est certain qu’une âme respirant l’atmosphère de cette Religion centrale, synthétique, qu^est précisément la Théosophie, aura réalisé la véritable égalité, la véritable fraternité des religions.

L’idée de considérer l’une ou l’autre comme « supérieure » ou « inférieure » ne saurait plus surgir, puisqu’elles apparaissent toutes comme ^des formes de la Vérité suprême, merveilleusement adaptées au but qu’elles visent à un moment donné.

On pourrait risquer le paradoxe de dire que chaque religion ne ferait preuve d’infériorité que si elle était différente de ce qu’elle est car, en sa pureté primitive, elle convient, précisément telle qu^elle est, aux nécessités de la race qui la reçoit et elle est donc parfaite.

(Note de Cid : La théosophie n'est pas une religion mais un enseignement ésotérique, et les religions ont des aspects positifs mais leurs enseignements sont aussi fortement déformés et contiennent de nombreuses erreurs.)

Et puisque l’incarnation dans une race quelconque est ouverte, en principe, à tous les Ego, aucun d’eux ne saurait concevoir de supériorité individuelle en raison de sa naissance occasionnelle dans un culte ou dans un autre.

De cette conception découle l’égalité, au point de vue religieux, de tous les membres de la Société Théosophique, quelle que soit la confession à laquelle ils appartiennent par leur naissance. Car une religion supérieure —celle de la Sagesse divine— les unit tous, les fait tous citoyens d'une patrie religieuse dont chaque religion isolée n'est qu'une province plus petite.

C’est parce que la Théosophie supprime ainsi les frontières plus étroites qui limitent chaque religion qu’elle s’élève au-dessus de toutes, à un niveau où apparaît leur source commune et l'identité de leur but : c’est à ces deux points de vue que les religions sont « égales ». Et tous ceux qui manifesteraient une préférence pour une forme religieuse déterminée révéleraient par là que leur âme n’a pas établi ses assises dans la sagesse divine qui les façonna toutes.

Si ces remarques caractérisent l’attitude de tout théosophe à l’égard des religions, elles s’appliqueront bien plus impérieusement encore à un instructeur tliéosophique, dont les actes et les paroles doivent s’inspirer des principes théosophiques exclusivement.

En prenant à partie la suprématie d’une religion, Mme Besant a-t-elle voulu affirmer l’irréfutable nécessité, pour ceux qui parlent au nom de la Théosophie, de ne pas jeter dans la balance de leur enseignement une affinité personnelle en matière religieuse ? Il faut, dans ce cas, l’approuver sans réserve. Car l’instructeur abandonne le terrain de la Théosophie s’il manifeste une préférence individuelle pour un culte quel qu’il soit.

Au lieu d’élever l’ame de l’étudiant au-dessus des religions individuelles, dans la sphère de leur harmonieuse unité, il l’attachera plus solidement encore à sa foi étroite. Il froissera en même temps la susceptibilité des différentes races et nations représentées au sein de la Société Théosophique Il aura intensifié les sentiments même que l’éducation théosophique tend à transmuer et ennoblir. Il aura renforcé les conceptions intellectuelles qu’il devrait, au contraire, réformer. 

La remarque de Mme Besant concernant la suprématie d’une religion isolée dans la Société Théosophique n’est donc pas sans fondement. Tout instructeur devra se garder d’exprimer une prédilection personnelle en matière religieuse, puisqu’elle trahit des sentiments contraires à l’esprit même de la Théosophie. 

M. Steiner aurait-il manqué à cette obligation ?

Ses adversaires n’ont jamais prétendu relever une seule parole, un seul acte le convainquant d’une préférence personnelle pour une religion quelconque.

Mais il est vraiment intéressant d’examiner à ce point de vue l’attitude de ceux-là précisément qui l’accusent de violer « l’égalité des religions ».

On sait que M. Leadbeater, né chrétien, et qui a été prêtre chrétien, a embrassé le bouddhisme et a reçu le « pansil », le baptême bouddhique, en grande pompe, à Ceylon, des mains du Grand-Prêtre Sumangala. En relatant cette conversion dans Old Diary Leaves, IIIe vol., page 196 de l’édition anglaise, le colonel Olcott ajoute :
 
« L’affluence était grande. C’était la première fois qu’un clergyman chrétien se déclarait publiquement sectateur du Seigneur Buddha, et la sensation que causa ce fait est facile à imaginer. » 

Sensation d’ailleurs profondément justifiée, car ce jour-là le christianisme avait été gravement déconsidéré aux yeux du monde, et au nom de la Société Théosophique. En effet, changer de religion, même pour le premier venu, ce n’est pas seulement témoigner d’une préférence personnelle, c’est reconnaître la supériorité de la religion qu’on embrasse sur celle qu’on repousse.

Mais quelle éclatante désapprobation n’exprime-t-on pas à une religion qu’on abandonne après en avoir été le ministre, et quelle préférence convaincue s’affirme dans la conversion d’un homme dont la vie a été consacrée à l’étude des questions religieuses !

Ces actes proclamaient-ils chez celui qui les accomplit la conviction de « l’égalité » des religions ?

Personne ne le prétendra. On ne peut y voir que l’abandon total du point de vue théosophique en faveur d’une religion particulière. Toute aspiration, toute pensée théosophiques sont étrangères à cet acte.

Quant à Mme Besant, elle ne cache pas davantage ses préférences.

Dans le Theosophist, May 1912, page 287, elle se prononce ainsi : « Quant à moi, personnellement. l’Indouisme, la religion la plus ancienne de notre cinquième race, m’offre l’exposé le plus satisfaisant de la Sagesse, mère de toutes les religions, probablement parce que j’y suis née si souvent, et m’y sens plus à l’aise ». Mais ce qui donne à ces paroles leur véritable sens, c’est qu’elles précèdent la citation d’un article paru dans un journal de Londres, accusant, Mme Besant, « malgré ses exposés souvent très beaux des vérités morales du christianisme », d’être en réalité « un adversaire subtil et dangereux de l'Evangile du Christ » et disant, en outre, textuellement :

« Est-il étonnant que les Indous tournent le dos à notre civilisation, lorsqu’une Européenne d’une puissance intellectuelle supérieurement développée, et douée d’une éloquence extraordinaire, vient leur dire que ce sont eux qui possèdent et ont de tous temps possédé la clé de la suprême sagesse ; que leurs dieux, leur philosophie, leur moralité sont à un niveau supérieur de la pensée, auquel l’Occident n’a jamais atteint ? »

L auteur de cet article nous est représenté par Mme Besant comme un « missdonnaire, sérieux sans aucun doute ». Il faut croire que ce missionnaire nous renseigne avec exactitude sur la façon dont Mme Besant s’exprime sur l’Indouisme, puisqu’elle ne le dément en aucune façon, mais, au contraire, manifeste expressément ces mêmes préférences, à cette occasion, dans le commentaire que nous avons cité.

Et lorsque nous voyons ce missionnaire déduire de l’attitude de Mme Besant qu’elle est une ennemie de l’Evangile du Christ, nous comprendrons quelle faute singulièrement grave commet un instructeur en abandonnant le terrain théosophique de la Sagesse-Mère, où chaque religion est parfaite. Car cette faute propage ses effets bien au-delà des frontières de notre Société et nuit considérablement à l’idée théosophique dans le monde.

Mme Besant a causé à la Société ce préjudice et rétréci aux yeux de nos membres le point de vue religieux de la Théosophie, en prenant fait et cause pour une religion déterminée. Elle contrevient ainsi au devoir primordial d’un instructeur théosophique, et c’est à elle que l’on pourrait reprocher, en modifiant légèrement ses propres paroles, « qu’elle donne à l’Indouisme une suprématie que ne sauraient accepter. ni les théosophes chrétiens, ni les indous, ni les bouddhistes, ni ceux d’aucune confession, s’ils sont véritablement théosophes. »

Mme Besant, inconsciente de l’empreinte évolutive marquant la physionomie de chaque religion, oubliant l’aveu officiel de ses propres préférences pour rindouisme, lance au Dr. Steiner un reproche qu’il ne mérite pas, mais qu elle- même mérite à un double titre : en raison du sens qu’elle prêtait à son reproche, et en raison de ses préférences personnelles, inconciliables avec le point de vue théosophique en matière religieuse. 

Je m’étais fait un devoir strict de ne produire, au cours de cette enquête, aucune allégation qui ne s’étayât de preuves incontestables. J’avais ainsi renoncé, faute de documentation, à dire ici ce que j’ai toujours entendu répéter autour de moi dans la Société Théosophique : que Mme Besant avait embrassé l’Indouisme.

Or, dans le Theosophist de mars 1913, paru précisément ces jours-ci, après la rédaction de ces pages, Mme Besant écrit (page 809) : « Beaucoup d entre vous, comme moi-même, ne sont pas chrétiens ».

Mme Besant étant née chrétienne, elle ne peut avoir cessé de l’être qu’à condition d’avoir renié le christianisme en faveur d’une autre religion. Toutes nos réflexions à propos de la conversion de M. Leadbeater s’appliquent donc également à Mme Besant.

Elle reproche au Dr. Steiner de favoriser une religion aux dépens des autres, sans même tenter la preuve de son assertion, tandis que c’est elle au contraire qui pratique le particularisme religieux dans le sens le plus parfait du mot, aussi bien dans ses actes que dans ses opinions, citées tout à l’heure. On voit à quel point sont justifiées les conclusions que nous avons formulées.







LA QUESTION DES LOGES SUISSES 

Le Dr. Steiner a fondé, en Suisse, un certain nombre de loges extrêmement florissantes et supérieures, comme nombre de membres, aux loges suisses se rattachant à l’enseignement de Mme Besant.

Or, par un véritable coup d’état, quatre loges de Genève, les seules en Suisse ou à peu près attachées à ce moment-là à l’enseignement de Mme Besant, se divisèrent un jour en sept loges, nombre constitutionnel requis pour la fondation d’une section nationale, et demandèrent une charte à Adyar sous l’égide de statuts mettant pour tout avenir aux mains des membres de ces loges les destinées de la section. Les autres loges suisses n’avaient même pas été prévenues de cette démarche.

Cette charte fut accordée aux 61 membres génevois, et une majorité dé 132 membres attachés au docteur Steiner fut ainsi bâillonnée au nom de la Constitution ; et Mme Besant ne s’aperçut pas que c’était violer les principes théosophiques les plus sacrés que d’étouffer ainsi les droits et la liberté au nom de paragraphes constitutionnels.

En voyant avec quelle âpreté Mme Besant a refusé de faire droit aux appels répétés des loges suisses se rattachant au Dr. Steiner, et comment elle n’a cessé, jusqu’au bout, de tenir tête aux légitimes aspirations de la majorité, on doit pour le moins reconnaître qu’elle protège de son appui l’initiative arbitraire des loges génevoises, si elle ne l’a pas encouragée.

Et cette initiative, en raison des visées révélées par les statuts, s’affirme comme une manoeuvre déloyale à l’égard de ceux qui professent au sein de la Société Théosophique l’enseignement du docteur Steiner. Car ces statuts décrétaient que la section suisse serait régie par les décisions de son Conseil d’administration se composant de 7 membres.... qui seraient les Présidents des 7 loges fondatrices.

Ce nombre pouvait être porté k 12, laissant ainsi pour tout avenir la majorité à Genève, mais encore les 5 membres supplémentaires étaient. choisis par le Conseil d’administration Génevois parmi les Présidents de Branche ! On voit immédiatement et sans commentaires quelles intentions durent animer les auteurs de semblables statuts.

L’on ne peut reprocher aux loges fondées par le docteur Steiner d’avoir repoussé la décision transactionnelle de Mme Besant, proposant d’établir en Suisse une section de langue allemande et une section de langue française, et de rattacher Lugano à la Section italienne.

Si Mme Besant abandonnait le principe des frontières nationales, prétexte constitutionnel des auteurs du coup d’Etat, il n’était pas admissible de lui substituer le principe tout arbitraire de frontières linguistiques, non inscrit dans la Constitution. 

D’une part cette barrière artificielle déchirait le lien entre des amis attachés à la fois entre eux et au même instructeur et, d’autre part, elle établissait une division illusoire, car il est impossible en Suisse de tracer une démarcation linguistique absolue.

La loge de Lugano, par exemple, fondée par des Allemands, ne compte aucun membre de langue italienne et ne se sert pour ses travaux que de la langue allemande. Aussi les loges attachées au Dr. Steiner, en réclamant de ne pas être séparées des loges amies de Neuchâtel et de Lugano, déclaraient-elles, de leur côté, ne s’opposer en aucune façon à l’expansion des loges génevoises et de l’enseignement de Mme Besant à travers la Suisse tout entière, allemande, française ou italienne.

Sur le terrain du bon sens et de l’équité il était difficile de repousser ce langage. Mme Besant le repoussa cependant, en disant que le Secrétaire général italien demandait que Lugano fut rattaché à sa Section. Mais elle s’attira la réponse suivante que je cite textuellement :

« Vos lignes renferment une contre-vérité. Dès leur réception, l’ancien président de la loge de Lugano se mit en rapport avec le Secrétaire général italien. De la correspondance qui suivit, il ressort clairement que le Secrétaire général de la Section italienne non seulement n’avait nullement formulé cette demande, mais encore qu’il ne jugeait même pas la chose désirable... A votre passage à Gênes cependant, trois semaines plus tard, il s’inclina devant votre volonté. » (Mitteilunqen, janvier 1913, p. 15.)

La lettre de Mme Besant lui avait d’ailleurs attiré d’autres reproches encore de la part des loges suisses. Elle avait écrit que la fondation de la loge de Lugano par le Dr. Steiner avait été une agression contre l’Italie. On dût lui rappeler que la Charte qu’elle avait elle-même remise au Dr. Steiner, lorsqu’elle le revêtit des fonctions de Secrétaire général, lui assignait comme domaine « Germany et Switzerland ».

En outre, dans le corps même de la lettre où elle dénonçait cette « agression » contre l’Italie, elle confessait que « Lugano avait été l’une des loges fondatrices de la Section allemande » : ce qui démontrait que sa fondation était bien antérieure à l’entrée même du Dr. Steiner dans la Société Théosophique.

Il y a là une accumulation presqu’invraisemblable d’inexactitudes et de contradictions du caractère le plus fâcheux.

Mais ce ton et cette attitude de Mme Besant éclairent le but réel de la tactique génevoise. Puisqu’on devait abandonner la mainmise sur les loges steinériennes situées en Suisse allemande, du moins essayait-on de « sauver » les territoires encore incomplètement « envahis ». 

Et remploi même du mot « invasion » par Mme Besant, au sujet de la fondation de la loge de Neuchâtel par le Dr. Steiner (voir Mitteilungen, XV, p. 4), montre, clairement que toute apparition ultérieure du Dr. Steiner sur territoire suisse eût été caractérisée comme une « invasion ».

Si la dictature génevoise avait triomphé, il est évident qu’on comptait ligoter en Suisse l’enseignement Steiner, le refouler en Allemagne.

Il ne faudrait pas reprocher à un membre de la Section française d’épouser ici les querelles de la Section suisse. Cette objection serait justifiée si le lien entre les membres de la Société Théosophique dans le monde n’était pas purement moral, ne reposait pas exclusivement sur un idéal commun.

A ce titre, qui donne son seul sens véritable aux trois lettres « M. Société Théosophique », nul ne saurait rester indifférent en voyant notre Présidente s’obstiner dans son point de vue injuste, malgré l’irréductible résistance des loges suisses défendant inlassablement leurs droits moraux et matériels à travers une correspondance qui dura deux années entières. Et j’évoquerai ici, en une antithèse instructive, l’attitude, fidèle à notre devise, que nous eussions dû trouver chez Mme Besant en pareil cas.

Bien avant l’intervention des loges lésées, elle eût dû, dès la première heure, condamner spontanément les procédés employés par les fondateurs de la Section suisse, et leur demander de faire, dans la nouvelle Section, une place convenable aux droits de tous ordres des autres loges.

Au contraire, et c’est un fait profondément déplorable, Mme Besant, même pressée de le faire, ne se soucia point d’appuyer la solution que dictaient le bon sens et l’équité. Il est vrai que cette solution eût en même temps sanctionné la liberté, en Suisse, de l’enseignement du Dr. Steiner.







LE CAS CORDES 

Mais en Allemagne même, qui eût pensé qu’on essayât de saper cet enseignement, de le miner, de le détruire ?

C’est là le point le plus pénible à conter, car il découvre les procédés de plus en plus brutaux de la plus fanatique intolérance.

Assistons aux controverses qui précédèrent le dénouement.

Dans un but que révélera ce récit, Mme Besant attacha à la Section allemande un M. Cordes. Au nom des fonctions qui lui avaient été confiées, M. Cordes écrivit à un membre de la Section allemande, M. Hubo, lui demandant « des nouvelles destinées à la publicité, courtes et concises, et un nombre aussi grand que possible de renseignements privés et intimes » au sujet desquels, dans un autre passage de sa lettre, il promit la plus grande discrétion.

M. Hubo interpréta cette demande de renseignements intimes et privés, destinés à circuler en secret, comme une suggestion déshonorante pour lui, il la qualifia de tentative d’espionnage et refusa d’entrer en relations avec M. Cordes.

Mme Besant, dans le Theosophist d’octobre 1912, sans reproduire la lettre de M, Cordes, écrivit qu’une demande de renseignements, accueillie chaudement dans tous les pays en une pensée de solidarité théosophique internationale, avait suscité chez un membre de la Section allemande la réponse que nous venons de lire, et qu’elle cite textuellement.

Mme Besant y voit une défiguration malveillante de son désir d’un contact plus intime entre les Sections et critique très sévèrement la réponse de M. Hubo. Mais elle passe sous silence les paroles de M. Cordes qui l'ont provoquée.

Non seulement elle laisse ainsi croire qu’au sein de la Section allemande, à l’encontre de toutes les autres Sections, on refuse un rapprochement fraternel, et cela sous des prétextes manifestement ridicules, mais elle organise véritablement cette fausse interprétation en ne publiant qu’un seul passage soigneusement choisi de la lettre de M. Hubo, et en taisant celle de M. Cordes qui l’a provoquée.

Et, ici, il ne peut être question d’omission... involontaire, car, dans la lettre de M. Hubo, le texte même de l’insinuation de M. Cordes demandant des nouvelles « caractère privé et intime » est reproduit précisément à une seule ligne de distance au-dessus du texte que Mme Besant en extrait pour son article du Theosophist !

La Section allemande a publié depuis ces textes complets. (Mitteilungen, XIV, décembre 1912). Et Mme Besant, informée de ces faits par M. Hubo depuis le 14 novembre, n’a pas jugé bon de rectifier.

Il est impossible de se dissimuler la portée infiniment grave de semblables faits. Ce sont des actes de lèse-vérité absolument caractérisés, réfractaires à toute autre interprétation, dût-on, pendant des heures entières, se labourer le cerveau comme je l’ai fait pour essayer de ne pas prononcer, à l’égard de Mme Besant, des paroles qui, dans mon propre cœur encore si dévoué à son image d’hier, retentissent presque comme une profanation. Mais les faits, hélas ! sont les faits... poursuivons-en l’examen.







L’AFFAIRE VOLLRATH

En 1908, le Comité de la Section allemande se vit obligé d’exclure de cette Section le Dr. VolIrath. 

Celui-ci en appela à Mme Besant dans un rapport outré, renfermant, à l’égard du Dr. Steiner, des accusations analogues à celles qu’il reproduisit plus tard dans un pamphlet virulent publié en Allemagne.

Mme Besant envoya ce rapport au Dr. Steiner. Celui-ci répondit à Mme Besant, réfutant de façon détaillée toutes les allégations qu’il contenait. Le 18 mars 1909, Mme Besant répondit au Dr. Steiner :

« Je décide, en ma qualité de Présidente, étant saisie d’un appel que m’a adressé le Dr. Vollrath au sujet de son expulsion de la Société Théosophique allemande, et après avoir entendu tous les détails de cette affaire, que son expulsion de la Société Théosophique allemande est valable. »
(Mitteilungen, XIV, décembre 1912)

En été 1911, Mme Besant nomma le Dr. Vollrath à un poste de confiance dans l’Ordre de l’Etoile d’Orient, en Allemagne. La Section allemande considéra cet acte comme un blâme infligé à ses décisions, et comme un vote de méfiance à l’égard de son Secrétaire général qu’avaient injustement attaqué les allégations du Dr. Vollrath.

A cette attitude de la Section allemande, Mme Besant répliqua le 8 mai 1912 en écrivant au journal Mitteilungen (XIV, décembre 1912) :

« L’expulsion d’une Section n’entraîne pas l’expulsion de la Société Théosophique tout entière, on ne me demandait pas de la ratifier de façon à en faire une expulsion de la Société Théosophique. Le Dr. Vollrath n’en a pas appelé à moi. Il n’était donc pas de mon devoir d’examiner qui avait tort ou raison en cette affaire et jusqu’à ce jour je l’ignore. Toute cette attaque contre Adyar n’est pas juste, car Vadministration d'Adgar n'a pas eu connaissance de cette affaire et n’est donc intervenue d’aucune façon... » 

On voit immédiatement de quoi il s’agit : les lettres de Mme Besant du 18 mars 1909 et du 8 mai 1912 se contredisent. Si elles les a réellement écrites toutes les deux, il ne lui reste qu’à avouer que le souvenir d’un jugement moral qui était en même temps un acte administratif a pu complètement disparaître de sa mémoire. Car en 1909 elle dit : « Saisie d’un appel du Dr. Vollrath, et ayant entendu tous les détails de cette affaire », et en 1912 elle écrit : « Le Dr. Vollrath n’en a pas appelé à moi. Il n’était donc pas de mon devoir d’examiner qui avait tort ou raison en cette affaire... Adyar n'a pas eu connaissance de cette affaire et n’est donc pas intervenu... » 

Eh bien, Mme Besant, sans contester le moins du monde être l’auteur de ces deux lettres contradictoires, ne se résigne nullement à confesser son « oubli », établi si clairement qu’il en devient indiscutable. Et pourtant, si elle refusait simplement d’avouer, les choses ne seraient pas aussi graves qu’elles le sont : on en jugera par la réponse de Mme Besant.

Le 12 janvier 1913, en une lettre-circulaire (Bulletin Théosophique français, mars 1913, p. 65), Mme Besant, après avoir prévenu qu’elle « désire appeler l’attention sur la façon habile dont le Dr. Steiner dénature les faits », reproduit les mêmes lettres dont nous avons extrait nos citations, mais... elle métamorphose toute la question.

Elle « oublie » totalement de quoi il s’agit, et met tout son effort à redresser un point qui n'a jamais été contesté, et qui n'a pas le moindre intérêt dans cette controverse, puisque tous ont toujours été d'accord à son sujet : à savoir qu’elle n’a pas sanctionné l’exclusion du Dr. Vollrath de la Société Théosophique en général, mais de la Section allemande seulement. Mme Besant écrit : « Il est assez évident que dans la phrase « on ne me demande pas de la ratifier », la se rapporte à « l’expulsion de la Société Théosophique » Et plus loin : « Le Dr Vollrath n’en appelait à moi que contre son expulsion de la Section allemande, et ses lettres ne parlaient que de cela » (italiques de Mme Besant).

Elle démontre ainsi avec un succès complet, c’est trop évident, que sa lettre est suffisamment précise et que seule l’expulsion de la Section allemande est déclarée vaJable. Mais en choisissant ce système de défense déjà si caduc, Mme Besant, malheureusement pour elle, oublie —à nouveau— qu’elle a écrit, dans la deuxième de ces lettres contradictoires, ces mots qui perdent sa cause irrémédiablement : Adyar n’a pas eu connaissance de cette affaire et n’est donc intervenu en aucune façon... !

Mais enfin. que voudraient dire ces mots s’ils ne signifiaient pas l’absence de tout souvenir, aussi bien au sujet de Vexclusion de la Section allemande que de la Société Théosophique, en général ?

Il suffit de les lire une seule fois pour être fixé irrévocablement. Alors, comment Mme Besant ose-t-elle tenter aujourd’hui cette coupable diversion ? 

Fort heureusement, celle-ci n’aura servi qu’à établir mieux encore ses torts indéniables — mais en les aggravant, hélas ! considérablement. 

L’oubli, on le voit, est tout à fait aveuglant. Mais Mme Besant veut que nous l’ignorions et pense s’en tirer en disant tout simplement, après sa diversion, « qu’il ne s’est passé rien de plus ». 

On ne saurait partager l’avis de Mme Besant. 

Voici ce qui s’est passé. Mme Besant s’est rendue coupable, d’abord, d’un inconcevable oubli entraînant de sa part une attitude offensante à l’égard de la Section allemande et dè son Secrétaire général. Cet oubli, et le froissement justifié qui s’en suivit, sont établis au-dessus de toute discussion. Il y a « flagrant délit » si jamais il y en eût.

Mais Mme Besant refuse de reconnaître ces faits aveuglants. Au lieu de s’en excuser avec la franchise qui semble runique ressource en pareil cas, elle... insulte le Dr. Steiner, lui reprochant 
« sa façon habile de dénaturer les faits ». Il pouvait y avoir « oubli » lorsqu’on 1912 Mme Besant infligeait un démenti à sa lettre de 1909, oubli grave certes, mais non infamant.

Aujourd’hui cet « oubli », nié contre toute évidence, apparaîtra nécessairement comme une malveillance préméditée. Et « la façon habile » dont Mme Besant substitue une question inexistante à la question gênante deviendra à nos yeux une « déformation des faits » d’autant plus déplorable qu’elle sert de prétexte à l’insulte imméritée lancée contre le Dr. Steiner.

L’accusation qu’elle contient servira ainsi tout naturellement à caractériser les procédés de Mme Besant — et, cette fois, non parce qu’un contradicteur, irrité d’être pris en faute, la profère gratuitement, mais parce que la physionomie indestructible des faits eux-mêmes la proclame, qu’on prenne ou non la peine de la formuler.







LA SUPPRESSION DU CONGRÈS DE GÊNES 

Voici un autre incident au sujet duquel Mme Besant adresse au Dr. Steiner le même reproche injurieux de dénaturer les faits.

La suppression du Congrès de Gênes avait provoqué de la part du Prof. Penzig, Secrétaire général de la Section italienne, une dépêche adressée au Dr. Steiner et présentant ainsi le motif de cette suppression : « Ai agi sur ordres stricts de la Présidente et de Wallace, secrétaire de la Confédération ; adressez-vous à eux officiellement. »

Dans le Bolletino de la Section italienne d’octobre 1911, M. Penzig dépeint la situation créée inopinément à la veille du Congrès par deux dépêches de Mme Besant. L’une annonçait qu’elle ne viendrait pas, « sans un mot d’explication » dit M. Penzig, la deuxième, du lendemain, disait :

« Présidente confirme sa dépêche abandonnant le Congrès ».

Il ne sera pas nécessaire de reproduire ici le texte complet du récit de M. Penzig, puisqu’il le résume lui-même en concluant ainsi : « Il n’y avait donc pas autre chose à faire que d'accepter la résolution qu’avaient prise en commun la Présidente et le Secrétaire de la Fédération, et d’en assurer l’exécution rapide : je télégraphiai donc aussitôt à tous les Secrétaires généraux des Sections européennes, etc., etc... »

Au cours de l’assemblée générale de la Section allemande qui eut lieu le 10 décembre 1911, le Dr. Steiner, dans son discours, ne fit aucune allusion au Congrès de Gênes ou à sa suppression.

Ce discours est publié en entier dans les Mitteilungen, XIII, mars 1911. M. Steiner dut cependant répondre à un membre l’interpellant à propos de la somme de 789 mk. 75 appliquée au Congrès de Gênes, et demandant « pourquoi ce Congrès fut décommandé en dernière heure, alors que la plupart des membres étaient déjà en route pour l’Italie » (mêmes Mitteilungen, p. 7.) M. Steiner dût évidemment mentionner le télégramme du professeur Penzig (ai agi sur ordres stricts, etc...). 

Quels autres renseignements aurait-il donnés ?

Il n’en possédait aucun autre, et la lecture du Bolletine d’octobre 1911 —nous venons de le voir— n’était certes pas faite pour infirmer cette dépêche. Il rappela en même temps la genèse des Congrès internationaux et leur complète autonomie à l’égard du Président de la Société Théosophique Il ajouta que la suppression était valable, puisqu’elle était signifiée par la Section italienne, mais qu’elle restait incompréhensible. 

Tels sont les faits documentaires, dans leur rigoureuse exactitude.

A la suite de cette communication à la Section allemande, Mme Besant reprocha au Dr. Steiner de l’avoir à tort rendue responsable de la suppression du Congrès de Gênes. Cependant, ce n’est que le 23 novembre 1912 que M. Penzig rectifia sa dépêche et le récit du Bolletino dans une lettre adressée au Dr. Steiner et publiée dans les Mitteilungen, XV, janvier 1913. J’en extrais ces passages essentiels ; « Vos reproches à Mme Besant se basent exclusivement sur le télégramme que je vous ai envoyé à Munich le 11 septembre, en réponse à votre interrogation télégraphique, et qui disait : « Ai agi sur ordres stricts de la Présidente, etc... »

Cependant Mme Besant a écrit, ces temps derniers (1), à plusieurs reprises (Theosophîst d’août 1912, p. 638 et p. 12 de sa dernière circulaire) qu’elle n’avait pas donné d’ordres semblables ; elle dit à ce sujet (Theosophist) : « Je n’ai même pas suggéré la suppression du Congrès et n’aurais jamais songé à prendre cette liberté. Tout ce que j’ai dit c’est que je regrettais de ne pas pouvoir y assister. »

M. Penzig poursuit en disant que la dépêche de Mme Besant « Présidente confirme dépêche abandonnant Congrès » n’était pas très claire et devait d’autant plus facilement lui suggérer l’idée d’une suppression du Congrès, qu’il avait donné ce sens là précisément au mot « abandonner », dans une dépêche précédant celle de Mme Besant, dépêche qui disait à Mme Besant en manière d’interrogation : «.Je considère donc préférable d’abandonner le Congrès. Prière de confirmer. » Puis, M. Penzig continue : « C’est ainsi que j’ai pu, le lendemain, vous télégraphier la phrase des ordres stricts, provoquée par une fausse interprétation du télégramme de Mme Besant. La plus grande part (En allemand "der allergrôsste Teil") de responsabilité dans la suppression du Congrès de Gênes n’incombe donc pas à Mme Besant, mais à moi. »

Tout cela est certainement très clair et l’on voit que M. Penzig lui-même, jusqu’aux « temps derniers » où Mme Besant écrivit le contraire, crut de bonne foi que c’était elle qui avait supprimé le Congrès. Son article du Bolletîno d’octobre le démontre clairement. 

Comment d’ailleurs ne pas le croire ? 

Si Mme Besant voulait réellement que le Congrès eût lieu, n’aurait-elle pas dû protester expressément contre la suggestion de M. Penzig proposant de le supprimer sans autre motif que son abstention ? 

Puisque M. Penzig poussait la déférence jusqu’aux limites extrêmes que révèle une semblable proposition, c’était le devoir strict de Mme Besant de l’encourager énergiquement à maintenir le Congrès. Autrement il était inévitable qu’on fût contraint, en toute impartialité, d’en attribuer la suppression à l’attitude de Mme Besant. Cependant, au lieu de conseiller formellement de maintenir le Congrès, ou de dégager au moins sa responsabilité pour le cas où on le supprimerait malgré elle, que fait Mme Besant ?

Elle rédige une dépêche dont la manifeste ambiguité suggère à tel point la suppression du Congrès à M. Penzig qu’il ne s’apercevra même pas qu’elle pourrait être interprétée différemment. Il croira de bonne foi que Mme Besant avait entendu supprimer le Congrès, jusqu’au moment où elle écrira le contraire. Cela est tellement vrai qu’on chercherait en vain, dans le récit du Bolletino, la moindre trace d’une hésitation, même légère, chez M. Penzig, au sujet du sens de la dépêche présidentielle. En effet, M. Penzig avait demandé confirmation de sa proposition abandonner le Congrès, en prêtant à ce mot le sens de suppression, et on lui répond : « Présidente confirme sa dépêche abandonnant le Congrès. » En vérité, à sa place, chacun de nous eût compris et agi comme lui. 

D’ailleurs, pour être tout à fait juste, il faut dire que la première suggestion de supprimer le Congrès, émanant de M. Penzig et soumise à Mme Besant dans la dépêche citée plus haut, ne saurait être imputée exclusivement à l’initiative de M. Penzig, quoiqu’il l’eût formulée le premier. 

Que devait-il penser des intentions de la Présidente qui lui annonçait son abstention « sans un mot d’explication » ?

Pourquoi n’avait-elle pas exprimé en même temps, à l’adresse des membres et des organisateurs du Congrès, les vœux que devaient lui inspirer son intérêt pour la cause théosophique aussi bien que .les convenances les plus usuelles... si, dans sa pensée, le Congrès devait avoir lieu ? 

Ceux qui connaissent la sollicitude dont Mme Besant a toujours entouré les manifestations de ce genre, et qui apprécient en même temps l’impeccable précision verbale du style de not re Présidente, sentiront nettement que l’âme loyale et la pensée droite de M. Penzig ne pouvaient hésiter un seul instant dans l’interprétation de ces dépêches, qu’il s’agisse de leur sens littéral ou de leur sens subtil.

Si Mme Besant désirait vraiment que le Congrès eût lieu, le laconisme de ses deux dépêches et l’ambiguïté de la seconde sont et resteront toujours inexplicables. (Le texte de la première dépêche n’a pas été publié.)

Mais, en revanche, tout s’explique si nous ajoutons à cet exposé un seul détail : pour le cas où Mme Besant eût désiré que le Congrès n’eût pas lieu, il lui était interdit de le dire nettement : cette initiative sortait complètement de ses attributions.

Supposons un instant qu’elle désirait cette suppression : le laconisme était propice à l’ambiguïté, et celle-ci était obligatoire, puisqu’une initiative franche correspondait à un véritable abus de pouvoir.

Rappelons-nous maintenant qu’à ce Congrès de Gênes, auquel Mme Besant ne pouvait assister, le Dr. Steiner devait faire plusieurs conférences —devant des membres accourus en grand nombre de tous les pays— et nous comprendrons que Mme Besant, hostile, nous l’avons vu, à l’expansion de son enseignement, pouvait désirer que le Congrès n’eût pas lieu. Elle avait même pour cela des raisons d’une importance toute particulière. L’un des sujets choisis par le Dr. Steiner était « Le Christ au XXe siècle ». Or la thèse du Mr. Steiner compromet au plus haut point la vraisemblance du « Retour du Christ » annoncé par Mme Besant. Le Dr. Steiner ferait peut-être pénétrer ses vues dans d’autres Sections, puisqu’il avait si bien convaincu la Section allemande. Et le prestige de Mme Besant et de son message en souffrirait nécessairement.

On voit bien que Mme Besant avait d’excellentes raisons pour redouter que le Dr. Steiner ne gagnât à nouveau du terrain, d’autant plus qu’elle ne pouvait, absente, lui opposer son influence personnelle. Insensiblement nous arrivons ainsi à comprendre qu’elle ait pu, par la rédaction de ses dépêches, suggérer et encourager la suppression d’un Congrès qu’il lui était défendu de supprimer ouvertement. Et elle a agi de la sorte, en dépit des circonstances les plus aggravantes. Car de toutes parts de nombreux théosophes étaient déjà en route, et avaient franchi, en totalité ou en partie, les énormes distances qui séparent Gênes de l’Amérique, de la Russie, de la Hollande, d’Angleterre, de Scandinavie, d’Allemagne, de France. 

Mme Besant comprit bien d’ailleurs ce qu’elle avait fait. Elle en demeura tellement embarrassée, qu’elle n’osa jamais parler de la suppression de ce Congrès dans le Theosophist où, pourtant, elle passe en revue, tous les mois, les faits les plus insignifiants du mouvement théosophique. Jamais, au sujet de cette suppression, elle n’a formulé un mot d’explication ou manifesté la moindre curiosité.

Et pourtant — puisqu’elle semble certaine de n’y avoir été pour rien — n’était-ce pas là une question à élucider, des plus intéressantes et des plus considérables ? Je me rappelle encore quelle fut ma déception en parcourant le Theosophist de novembre 1911 — le premier numéro qui eût pu nous renseigner — de n’y pas trouver un seul mot sur ce sujet, et quelle pénible impression me causèrent alors les détails tout à fait insignifiants que Mme Besant, en revanche, relatait dans ce numéro : « La ferme et la boulangerie sont en plein fonctionnement, mais, à mon grand désappointement, les machines à moudre et à pétrir que j’ai achetées en juillet dernier ne sont pas encore arrivées, fait peu flatteur pour la maison qui les fournit — ou plutôt qui ne les fournit pas. J’ai envie de la nommer... ».

Les numéros se succédèrent, des futilités du même ordre, hélas ! peu théosophique, revinrent sans cesse sous la plume de Mme Besant, sans que, jusqu’à ce jour, elle se soit inquiétée de ce que devint le Congrès de Gênes, sans qu’elle ait jamais formulé un mot de regret à l’adresse des membres qui avaient fait en vain de grands voyages et de grandes dépenses, ou des théosophes génois qui avaient eu les tracas stériles de l’organisation. Contre tous ces intérêts si légitimes, contre le véritable intérêt théosophique sous tous ses aspects, l’appréhension de voir grandir l’influence du Dr. Steiner semble avoir prévalu. 

Telle est la véritable situation, si nous consultons les faits. Aussi, jusqu’à ce jour, tout en assumant « la plus grande part » des responsabilités dans la suppression du Congrès de Gênes, M. Penzig, malgré sa grande déférence pour Mme Besant, a-t-il pensé devoir lui en laisser... « une certaine part » : ce sont les lois de l’arithmétique qui le proclament à travers ses paroles. 

C’est ainsi qu’en réalité se comportent les choses. Dans ces conditions, est-il juste de répandre partout que le Dr. Steiner dénature les faits au sujet du Congrès de Gênes, est-il juste de dire qu’il prétend à tort que Mme Besant a supprimé ce Congrès ?

Puisque M. Penzig accepte, avec une générosité peut-être excessive, les responsabilités qui lui incombent, il ne devrait pas permettre à Mme Besant de répandre ces bruits, il devrait dire « le Dr. Steiner, renseigné comme il l’était par ma dépêche des « ordres stricts », ne pouvait pas parler autrement qu’il l’a fait ; et si le malentendu s’est prolongé, &est que ÿai tardé juqu^au 23 novembre 1912 pour lui envoyer une lettre rectificative ».

Mais si M. Penzig ne parle pas ainsi et ne rectifia pas plus tôt, c’est qu’il n’a pas douté un seul instant que Mme Besant eût réellement supprimé le Congrès, jusqu’au moment où elle écrivit le contraire dans le « Theosophist » ; et aujourd’hui même, malgré son dévouement pour Mme Besant, il se refuse d’en accepter l’entière responsabilité... 

Il est douloureux de voir ainsi le Dr. Steiner mis en cause, toujours à nouveau, alors que les faits, au contraire, incriminent ceux qui l’accusent. Et, cette fois, notre enquête établit, à la charge de Mme Besant, des faits bien plus graves encore que ceux qu’elle reproche au Dr. Steiner à propos de ce Congrès : nous avons reconnu que ses affirmations à lui étaient l’expression même de la stricte vérité, tandis que, malgré ses dénégations, les faits convainquent Mme Besant d’avoir organisé et voulu la suppression de ce Congrès, au mépris de tous les intérêts théosophiques, et d’avoir déployé toute son habileté à consommer cet abus de pouvoir. 







LA SUPPRESSION DE LA SECTION ALLEMANDE

Mais laissons de côté les petites et les grandes vexations, examinons l’épisode final de cette lutte contre le Dr. Steiner, puisqu’aussi bien il vient de se dérouler sous nos yeux. Il est résumé en un document officiel rédigé par Adyar même, à la fois réquisitoire et verdict. Voici les cuatre points pour lesquels la Section allemande s’est vu retirer sa charte, énoncés dans la lettre de Mme Besant au Dr. Steiner du 14 janvier 1913, lettre publiée dans le bulletin de mars de notre Section :

I. Refus de charte à une loge de Gœttingen. 

II. Refus de charte à une loge de Leipzig.

III. Motion excluant les membres de l’Etoile d’Orient des réunions de la Section. 

IV. Silence du Secrétaire général au sujet de lettres de la Présidente, l’informant de demandes reçues conformément à l’article 31 des statuts, et lui demandant les statuts de sa Section.

C’est en raison de ces griefs, s’adressant tous au Secrétaire général seulement — il est aisé de s’en rendre compte — que 2'400 membres ont été retranchés de notre Société.

C’est là, à leur égard, une décision d’une injustice atroce, et que rien jamais ne saura justifier.

Car il y a là quatre prétendues transgressions du Secrétaire général. Il fallait s’en prendre à lui, exiger de la Section allemande qu’elle le remplaçât avant que de sévir contre elle. Pourquoi n’a-t-on pas choisi ce moyen ?

Parce que, encore une fois, la vérité stricte n’est pas dite franchement. Les raisons réelles de cette exclusion en masse ne sont pas les quatre griefs que l’on allègue. C’est une dépêche reprochant à Mme Besant certaines atteintes à la vérité et signée par les 28 membres du Comité de la Section allemande, qui leur a valu cette mesure. Cette dépêche annonçait la publication de documents justifiant cette grave accusation. On pressentait qu’il faudrait s’expliquer, on prévoyait que ce serait difficile. Au contraire, on arrangeait tout en supprimant la Section allemande, comme on le fit, avant Tarrivée des documents annoncés. C’est ainsi qu’agit le Pouvoir Exécutif d’une Société dont la devise place la Vérité au-dessus de Tout.

Il exécute, lui, en bloc, 2'400 membres avant de les avoir entendus. Et pourtant ils invoquaient contre Mme Besant des griefs et des preuves qui renforceraient encore celles que je reproduis ici.

Les quatre griefs officiels, quant au fond, ne sauraient un seul instant être pris au sérieux. En effet, faut-il rappeler que Mme Besant a fondé elle-même, il y a quelques années, dans la Société Théosophique, une Section libre, se rattachant directement à Adyar, et destinée précisément à recevoir en son sein les membres de tous les pays que des divergences de vue écartaient de leurs Sections Nationales ?

Dès lors, n’était-ce pas l’effet d’une sage prévoyance de la part du Dr. Steiner de ne pas incorporer à sa Section les deux loges isolées dont il refusa de signer les chartes, du moment qu’il était de notoriété publique que ces loges se dressaient contre lui, contre son enseignement, contre sa Section ? Il suffit de lire la brochure qu’a publiée le Président de l’une de ces branches, ou le pamphlet ordurier, il faut le dire, lancé contre le Dr. Steiner par le Dr. Vollrath, pour se rendre compte que tout travail en commun était impossible, inimaginable. Mais, lui, le Dr. Steiner, a-t-il protesté lorsque Mme Besant accorda une charte à l’une de ces deux branches, la rattachant ainsi directement à Adyar et l’accueillant au sein de la Société Théosophique ?

Pas le moins du monde. Il entendait bien que la bannière de la Société Théosophique couvrît non seulement les deux enseignements, mais encore ceux qui poursuivent sa personne de leurs injures, ceux qui critiquent son enseignement en lui prêtant des assertions qu’il n’a jamais émises, ou ceux qui dénaturent ses textes en les citant (1).

1. — Voir le récit de ces faits dans Mitteilungen mars 1913. 

Il n’a jamais élevé la moindre objection contre leur présence dans la Société Théosophique ou contre la fondation de leurs loges en Allemagne. Et il faut dire ici qu’en présence de l’inqualifiable conduite de certains de ces membres, cette tolérance constitue un acte d’abnégation, de générosité vraie. Pourquoi, demandera-t-on, le Dr. Steiner n’a-t-il pas alors poussé la générosité jusqu’à les admettre, eux et les membres de l’Etoile d’Orient, dans la Section allemande ?

Les diffamateurs et les rédacteurs de fausses icitations auraient délibérément, systématiquement, troublé le travail des loges ; on ne peut en douter en voyant comment ils s’élèvent publiquement contre ce que fait et dit le Dr. Steiner. 

Et comme ils étaient, en même temps, les chefs même, en Allemagne, de l’Etoile d’Orient ! Mme Besant n’a même pas daigné remarquer que le décret d’exclusion des membres de l’Etoile d’Orient disait expressément que ce n’étaient pas « leurs vues ou enseignements divergents, mais l'attitude de leur Comité, incompatible avec le premier des objets de la Société Théosophique » qui motivait cette exclusion. Comme si ce n’était pas là le texte même de l’acte d’exclusion, Mme Besant dit, dans son discours à la Convention, « cette expulsion est, naturellement, sans effet, puisqu’aucun membre ne peut être expulsé d’une Section pour ses opinions ; cet acte montre que la liberté de pensée n'est pas admise dans la Section allemande ». 

On le voit, c’est toujours le même parti pris, le même audacieux travestissement des faits. Si Mme Besant avait d’ailleurs pu s’affranchir un instant de son hostilité à l’égard de l’enseignement adverse et évoquer le sens positif d’une réunion de loge, elle eût certainement pensé que les membres de l’Etoile d’Orient, dont la vie intérieure tout entière est orientée vers le prochain retour du Christ dans un corps physique, ne sauraient s’associer avec un réel profit aux travaux basés sur l’enseignement du Dr. Steiner, centré dans la conviction qu’un pareil retour est impossible. Voici, je pense, un fait qui fournira la démonstration péremptoire de l’impossibilité d’une pareille collaboration. M. Hübbe-Schleiden, chef de l’Etoile d’Orient, demanda au Dr. Steiner d’éviter l’emploi du mot « Christ » pour désigner le Christ, puisque Mme Besant s’en servait pour désigner le Bodhisattva (Mitteilungen, mars 1913, page 6). Aussi incroyable que cela paraisse, on osa ainsi suggérer au Dr. Steiner de désaffecter le sens millénaire du nom désignant Jésus de Nazareth, et de se rendre ainsi complice de l’équivoque funeste suscitée par Mme Besant et dont nous parlerons tout à l’heure. Et l’on voudrait prétendre qu’on désirait sérieusement participer aux travaux des loges s’inspirant de l’enseignement du Dr. Steiner ?

Et pourtant, en dépit de ces attitudes, de ces prétentions inqualifiables, le Dr. Steiner n’a jamais prétendu retirer, aux uns ou aux autres, le droit d’être membres de la Société Théosophique.

S’il a entendu assurer un travail pacifique aux loges dont il est l’instructeur, c’était d’abord son devoir. Mais c’était aussi son droit, puisque la « Section libre » est destinée à recevoir les membres n’harmonisant pas avec leurs Sections nationales. Et elle a été fondée par Mme Besant elle-même, à une époque où sa propre conduite ne réunissait pas les suffrages de tous les membres, dans le but d’éviter la sortie en masse de ceux qui désapprouvaient l’invitation officielle adressée à M. Leadbeater de rejoindre la Société.

Par cet acte elle atténua alors sa responsabilité. Mais combien ne l’aggrave-t-elle pas, aujourd’hui qu’existe la Section libre, en rejetant 2'400 membres dont la situation correspond exactement au cadre de cette Section, même si tous les griefs formulés contre eux étaient justifiés.

Il y a dans tous les pays des groupements ou des individus attachés ainsi directement à Adyar. En Allemagne même (voir Mitteilungen, mars 1913), deux loges, fondées par un ancien membre hollandais dans le but de travailler strictement selon l’occultisme Besant-Leadbeater, finirent par s’attacher directement à Adyar, leurs convictions tout opposées à celles de la Section allemande leur suggérant le besoin d’un travail séparé. Non seulement le Dr. Steiner avait alors admis très volontiers ces actes d’indépendance à l'égard de sa Section, mais il ne protesta même pas lorsque l’une de ces loges, qui avait exclu de son programme les livres du Dr. Steiner, écrivit aux présidents de certaines loges allemandes dans le but de réunir des théosophes désireux de s associer à son programme. Sous quel prétexte plausible pouvait-on songer à imposer aux loges allemandes des collaborateurs hostiles, leur interdire l’attitude de réserve qu’on sanctionnait chez leurs adversaires, lorsqu’il leur plaisait de l’adopter ?

Le problème serait obscur, insoluble, si les discours de Mme Besant aux Conventions de 1911 et de 1912, son attitude à l’égard des loges suisses, les dessous du Congrès de Gênes, toute sa politique à l’égard de la Section allemande ne nous avaient révélé les intentions véritables de Mme Besant : c’est la suppression de l’enseignement du Dr. Steiner dans la Société Théosophique qui, en réalité, est visée, même au sein de la Section allemande.

Et, sous le couvert d’une accusation insoutenable et qui s’est écroulée sous nos yeux, on annule en toute hâte la charte de la Section allemande, amputant la Société d’un dixième de ses membres, gênants parce que hétérodoxes : seule l’orthodoxie BesanLLeadbeater est désormais admise.

En veut-on une preuve de plus ? Dans le Theosophist du 1er janvier 1913, imprimé par conséquent dans le courant de décembre, avant que le Conseil général lui eût demandé l’exclusion des théosophes allemands, avant l’arrivée de leur impétueuse dépêche, Mme Besant écrivait :

« Combien préférable serait-il pour nous tous s'ils se retiraient franchement... » Mais le comble, c'est qu’elle ose même annoncer le retrait de la charte allemande dans son discours à la Convention d’Adyar, toujours avant que le Conseil général on eût décidé. Elle nous le signale elle-même par un renvoi page 7 du supplément du Theosophist, février 1913, qui se rapporte à ce passage de son allocution : « Le Conseil général m’a demandé d’adopter cette mesure depuis que ces lignes furent écrites. — A. B. » En véritable autocrate, Mme Besant annonce les décisions du Comité exécutif avant même qu'il n’ait statué !

Mme Besant semble entraînée dans cette voie désastreuse par une impulsion d’une violence irrésistible, renversant tout sur son passage. Si elle avait pu réfléchir, elle se serait souvenue du sage avis de son ami M. Bhagavan Das, Secrétaire général de la Section indoue, avant de sacrifier, à quelques membres turbulents de l’Etoile d’Orient, 2'400 théosophes irréprochables. Un compromis, signé par Mme Besant et M. Bhagavan Das, venait à peine de terminer une campagne ardente qui s’était poursuivie à travers huit mois dans le principal organe théosophique des Indes (Theosophy in India). Les lignes suivantes extraites de ce document (paru dans le n° de septembre-octobre, page 203) indiquent suffisamment la nature des questions soulevées :

« ... Nous reconnaissons tous deux que toute activité tendant à... transformer des questions de politique générale en des questions de loyauté ou de déloyauté personnelle à l’égard d’une personne ou d'une autre dans la Société Théosophique, est une violation des principes fondamentaux de la Société Théosophique La différence divisant les deux signataires réside en ceci : la Présidente de la Société Théosophique approuve énergiquement le mouvement de l’Etoile d’Orient, tandis que le Secrétaire général de la Section indoue pense que la propagande active et le prosélytisme en faveur d un culte personnel, ou d’une nouvelle religion, ou de 1 embryon d’une nouvelle religion (caractères reconnus à l’Ordre de l’Etoile d’Orient par la Présidente) est en même temps une violation des principes fondamentaux de la S, T., si cette propagande est faite au sein de la Société. »

(Les articles de M. Bhagavan Das dans les numéros juillet-aout-octobre de Theosophy in India présentent un exposé très clair et profondément attachant qui nous achemine irréfutablement vers cette conclusion.)


Et ce n était pas là, de la part du Secrétaire général indou, une opposition systématique ou malveillante. Le document lui-même nous renseigne à ce sujet. Mme Besant et M. Bhagavan Das écrivent : «Nous sommes cordialement d’accord dans notre désir et notre détermination de ne pas laisser notre différence d’opinion porter ombrage à notre affectueuse amitié ». Le lien étroit et ancien qui les unit est d’ailleurs connu de tous ceux qui ont suivi le développement de la Société Théosophique.

Et M. Baghavan Das n’est pas seulement le Secrétaire général de la Section indoue, qu’il a servie depuis 27 ans, il est encore extrêmement apprécié de tous, et tout particulièrement de Mme Besant elle-même. A maintes reprises, elle a exprimé sa profonde admiration pour ses œuvres « Science of Peace », « Science of Emotions », etc.

La Section indoue est de toutes la plus nombreuse. Sept cents démissions* y ont répondu à l’attitude de Mme Besant. Si l’on y ajoute les 2'400 Théosophes allemands, si l’on considère l’écho favorable suscité par les critiques de M. Bhagavan Das ou par l’attitude de la Section allemande chez un grand nombre de théosophes, dans presque toutes les Sections, il serait permis de dire qu’une fraction extrêmement imposante de la Société Théosophique se dressait devant Mme Besant, protestant, pour des raisons de tous ordres, contre l’Etoile d’Orient. Mais Mme Besant méprisa tous ces avertissements. 

(* Renseignement emprunté à M. Collison, page 23, Mitteilungen, avril 1913.)

Un autre fait encore démontrera à quel point Mme Besant, en agissant comme elle l'a fait, avait perdu le sens de l’équité la plus élémentaire. Mme Besant veille a bon droit à ce qu’aucune disposition statutaire d’une Section ne soit contraire à la Constitution de la Société Théosophique Nous devons donc admettre que des statuts sanctionnés par elle, élaborés par une Section qui lui est toute dévouée, ne s’arrogent aucun droit anticonstitutionnel. Eh bien, les statuts de la Section française contiennent la disposition suivante (art. 8) :

« Si les agissements d’un membre sont de nature à entraîner son élimination de la Société, la mesure doit être l’objet d’une délibération du Conseil, qui sera exécutoire et sans appel en cas d’unanimité des membres présents ou absents dûment consultés. Dans le cas où l’unanimité ne serait pas acquise, l’accusé aura droit d’en appeler à la décision d’une Assemblée générale extraordinaire qui serait convoquée dans le plus bref délai, et dans laquelle il pourra se présenter ou se faire représenter ».

Au moment où, après une carrière longue et fructueuse, la Section française révisait ses statuts en 1908, pour se constituer personnalité civile, elle manifesta, par cette disposition, le légitime souci de garantir son travail fécond et progressif contre tous ceux qui constitueraient un élément de trouble ou de péril.

Et l’on ne peut guère se défendre plus résolûment et plus énergiquement qu’en décidant que toute exclusion décrétée à l'unanimité du Conseil serait exécutoire et sans appel. Il eût ainsi suffi à la Section allemande de baser sa décision sur l’art. 8 des statuts de la Société Théosophique de France pour refuser même à Mme Besant —ce qu’elle ne fit pas— toutes explications au sujet des éliminations décrétées à l'unanimité par son Comité.

De quelque côté que nous tournions le regard, les faits viennent ainsi témoigner contre Mme Besant, prononcent des accusations écrasantes et des verdicts péremptoires. On voit clairement, hélas, quel a été le ressort réel de tous ces événements, quelle a été la véritable cause de la décision du Conseil général : un désir de Mme Besant, intime, impérieux, inexorable de se débarrasser des théosophes steinériens.

Peut-on, chez ceux-ci, observer un désir analogue, la détermination de quitter la Société Théosophique ? 

Non, bien au contraire. Leurs intentions à ce sujet sont mises sous nos yeux dans un rapport sur trois réunions de la Section allemande concernant la fondation d’une « ligue », et publié par le Theosophist de décembre 1912. Ce rapport est anonyme et s’inspire, aux yeux de ceux qui ont assisté à ces réunions, d’une partialité manifeste. Tout ce qui viendrait accabler Mme Besant est purement et simplement supprimé. En voici un exemple. 

On fait dire à Mlle de Sivers, en une seule ligne, qu’elle expose les difficultés rencontrées à l’occasion des premières conférences du Dr. Steiner à l’étranger. Or elle avait conté à l’assemblée qu’un jour le hasard lui avait mis entre les mains un deuxième programme, différent de celui qui avait été adressé aux membres de la Section allemande.

Ce programme, distribué au grand public pendant les conférences, portait une notice biographique ne ifîguirant pas sur l’autre programme et représentant le Dr. Steiner comme un matérialiste repenti, converti à la théosophie par la lecture des livres de Mme Besant ! toutes choses inexactes naturellement, mais susceptibles d’assigner à Mme Besant, dans l’esprit de l’auditoire, le rang d’investigateur occulte et de véritable Instructeur, au Dr. Steiner celui d’un simple propagateur des idées de Mme Besant. Il est évident que la bonne foi des organisateurs de ces conférences ne saurait être suspectée ; ils avaient pu être mal renseignés.

Aussi le Dr. Steiner ne s’en était-il jamais formalisé, et Mlle de Sivers n’avait-elle mentionné ce fait que pour opposer l’attitude conciliante de la Section allemande, qui n*avait soulevé aucun incident à ce sujet, à l’attitude provocante de Mme Besant qui, dans son discours à la Convention d’Adyar, en 1911, osait se plaindre des « partisans agressifs » du Dr. Steiner, sans citer un seul fait justifiant cette accusation. Ici même, d’ailleurs, ce fait est destiné seulement à illustrer la partialité manifeste des informations du Théosophist. Il est douloureux de penser que c’est à l’aide de semblables récits tronqués et défigurés que Mme Besant renseigne les membres de notre Société.

Mais le rapport mentionné tout à l’heure nous signale cependant un fait intéressant. Il atteste qu’aucun des membres de la Section allemande ayant pris la parole au cours de ces réunions n’a proposé que Von se séparât de la Société Théosophique ; au contraire, tous ceux qui ont agité cette question ont affirmé leur attachement à la Société.

M. Bauer, membre du Comité de la Section allemande : « La Société, comme telle, n’est pas opposée à la liberté, et nous ne devons donc pas la quitter. »

Mlle de Sivers : « Le travail indépendant de la Section allemande ne semble pas être goûté, une grande propagande contre nous est faite au moyen de pamphlets, etc. ; de nouvelles loges pour nous remplacer sont formées artificiellement, et leur nombre est déjà presque suffisant... cependant, nous essayerons de rester... »

Dr. Unger, président de ces réunions, et président en perspective de la ligue en formation :

« Notre mouvement n’est en aucune façon dirigé contre la Société Théosophique, il est en harmonie avec elle. Il n’y a donc pas de raison pour que nous quittions la Société. » 

Dr. Steiner : « Nous ne quitterons pas la Société Théosophique à moins qu’on ne nous y force. »

Dr. Unger : « Nous résisterons de toutes nos forces si Von veut nous expulser de la Société Théosophique ».

Les voix les plus autorisées de la Section allemande avaient ainsi exprimé leur attachement à la Société Théosophique, et Mme Besant ne pouvait l’ignorer.

Elles avaient révélé aussi, il faut le dire, l’angoisse qui les étreignait en présence des sourdes menées de Mme Besant. Mme Besant est restée insensible à tout cela. Elle avait décidé de faire table rase de tout ce qui résisterait à sa domination exclusive au sein de la Société, et elle sacrifia à cette ambition la Section allemande. 

Ce qui est poignant par-dessus tout, c’est de comparer, à cette persécution brutale, l’attitude du Dr. Steiner après l’exclusion. On n’avait jamais reproché autre chose à la Section allemande que d’écarter de ses loges certains membres qui avaient entrepris une campagne déloyale contre son Secrétaire général et instructeur, et qui ridiculisaient la Section tout entière.

M. Hübbe-Schleiden, chef en Allemagne de l’Etoile d’Orient, écrivait, par exemple, qu’au sein de la Section allemande l’on chercherait vainement un membre ne copiant pas littéralement le Dr. Steiner ou ne répétant pas mot à mot ce qu’il disait ; que les branches étaient administrées dogmatiquement, comme des diocèses par leurs évêques, etc. (Voir « Le Message de Paix » et Müteilungeii, mars et avril 1913 ». Mais on savait qu’en même temps la Section allemande reconnaissait explicitement et très volontiers le droit de ces membres d’être de la Société Théosophique, et de couvrir de leurs loges le territoire allemand tout entier, en se rattachant directement à Adyar. La riposte de Mme Besant à cette attitude avait été, nous l’avons vu, l’expulsion... de la Société Théosophique elle-même... des 2'400 théosophes qui avaient essayé de défendre leur dignité. 

Quelles paroles cet acte inouï inspirera-t-il au Dr. Steiner ?

Lisons les Mitteiliingen de mars 1913, p. 13 : « Mes chers amis, je voudrais en ce moment, comme toujours, éviter d’être sentimental, mais je puis bien vous dire que c’est avec un serrement de cœur que je quitte la Société Théosophique.A présent nous sommes exclus et ne pouvons que déclarer qu’à tout moment nous travaillerons à nouveau en commun avec la Société Théosophique, lorsque l’ordre y sera rétabli. Car nous estimons et honorons la Société Théosophique dont vraiment nous ne nous séparons pas de notre gré... » 

Personne ne pourra lire sans émotion ces nobles paroles, dont la grande élévation apparaîtra surtout si nous observons jusqu’au bout l’attitude de Mme Besant. Elle a expulsé la Section allemande, mais elle ne se tient pas encore pour satisfaite. Elle prendra toutes ses précautions afin qu’il ne puisse rester, aux fidèles orthodoxes, la moindre velléité d’examiner désormais l’enseignement banni.

Pour réduire l’adversaire et le buter hors de la Société Théosophique, elle a détracté son enseignement, elle en a entravé l’expansion à l’étranger, elle l’a supprimé au sein de la Section allemande. Pour atteindre son but, elle n’a même pas reculé devant la calomnie personnelle. Au moment de l’assaut suprême, en un dernier effort, l’enseignement et la personnalité de son auteur sont évoqués et confondus une fois encore, en une excommunication majeure. Mme Besant écrit dans le Theosophist de janvier 1913 :

« En Allemagne, les Jésuites travaillent dans la Société Théosophique et la défigurent au point d’en faire une secte christianisante et d’assurer ainsi son échec en Orient. Ils utilisent leurs anciennes armes — fausse représentation, calomnie, fausses accusations, dirigées contre les chefs du mouvement qu’ils désirent anéantir. »

Affirmation aussi souverainement fausse que maladroite, puisque le Dr. Steiner, dans ses conférences de Karlsruhe « de Jésus au Christ », en septembre 1911, dénonce précisément, en un exposé très détaillé, les dangers redoutables associés aux méthodes de développement occulte pratiquées par les Jésuites. 

Il semble vraiment que rien ne saurait arrêter Mme Besant dans son implacable résolution d’aliéner au Dr. Steiner toute estime et toute sympathie au sein de la Société, d’y annihiler son influence, d’en extirper son enseignement. Car si « les Jésuites travaillent en Allemagne dans la Société Théosophique », c’est que le Dr. Steiner, qui est incontestablement l’unique inspirateur du travail dans la Section allemande, est le suppôt, l’homme de paille des Jésuites, et, à ce titre, nécessairement méprisable, comme tout être dissimulant son identité et son véritable but.

Et, par surcroît, l’impopularité universelle des Jésuites eux-mêmes rejaillira sur lui, la colère même et l’indignation seront soulevées dans les âmes droites contre l’auteur de toutes les infamies évoquées par Mme Besant. 

On le voit, le Dr. Steiner est bien cerné de toutes parts, et s’il paraît succomber aujourd’hui sous le poids de tant de perfidies accumulées, c’est que Mme Besant, puissante au sein de la Société Théosophique en raison de la confiance que lui valut son passé, y jouit d’un pouvoir discrétionnaire absolu.
 
De tous côtés, elle est aveuglément obéie et suivie par un grand nombre d’âmes nobles, éblouies encore, à l’heure qu’il est, par ce qu’elle fût. Mais cet énoncé de faits, incontestables comme toute réalité vraie, positive et bien vivante, sera susceptible d’éclairer tous les esprits, puisque le contrôle en est aisé, grâce aux documents publiés par les loges allemandes et suisses.

Et bientôt, il faut l’espérer, ceux-là même qui sont les amis les plus dévoués de Mme Besant seront convaincus qu’ils s’acquittent d’une dette sacrée en se conformant à son ancienne exhortation. Le moment est venu de lui dire que tout ceci est bien, bien noir. Ce serait un sacrilège de déclarer que tout est blanc. Et, comme Mme Besant le disait elle-même lorsqu’elle condamnait M. Leadbeater, ce serait aggraver son Karma que de la suivre aveuglément, ce serait un irréparable attentat contre notre Idéal Théosophique. 


(Madame Annie Besant et la Crise de la Société Théosophique, pp. 15-77)






OBSERVATIONS

Le rejet du « nouveau messie » par Rudolf Steiner était justifié, mais pas pour les bonnes raisons, car sa principale motivation était son racisme profond et son incapacité à concevoir que le nouveau messie puisse être un Indien.

En réalité cette avènement était un mensonge inventé par Charles Leadbeater pour tromper les gens.

L'hostilité de Besant envers Steiner augmenta jusqu'à ce qu'elle finisse par expulser de la Société théosophique d'Adyar les théosophes allemands qui avaient suivi à Steiner.

Le 28 décembre 1912, Steiner fonda la Société Anthroposophique et emmena avec lui une grande partie des théosophes germaniques.

Mais malheureusement, Rudolf Steiner s'est avéré être un charlatan tout aussi imposteur qu'Annie Besant et Charles Leadbeater.