LA VIE DE BLAVATSKY RACONTÉ PAR SA SŒUR




Vera Petrovna Zhelikhovsky fut une célèbre écrivaine dans sa Russie natale et elle écrivit plusieurs essais biographiques sur sa sœur Blavatsky, dont l'un des plus importants est celui-ci parce qu’il contient de nombreuses données historiques qui ne se trouvent pas dans d'autres documents.


Malheureusement, Vera n'a jamais compris pleinement le rôle joué par Blavatsky comme la messagère des Maîtres transhimalayens pour la résurgence dans le monde moderne, de l'ésotérisme théosophique qui était rester occulté pendant quinze siècles à cause de la terrible persécution qu’avait faite l'Église catholique contre tout ce qui n'était pas son dogme.

D'autre part, il faut aussi considérer que la grande affection que Vera avait pour sa sœur et le patriotisme exacerbé qu’elle montre pour la Russie, font que sa présentation des événements ne soit pas toujours très impartiale.

Cependant cela ne diminue en rien le fait que les biographies que Vera a écrites sur Blavatsky doivent être considérées comme des références tes importantes parce que Vera a tenu un journal personnel, elle disposait de beaucoup de documentation de premier ordre, elle a été un témoin très proche, elle avait la réputation d’être une personne honnête, et elle était très méticuleuse au sujet de ses déclarations et de sa séquence chronologique.

Cet article fut écrit originellement pour le magazine russe « Rousskoïé Obozreniya » où il a été publié en deux parties : en Novembre et Décembre 1891. Puis, il a été traduit en français et paru dans le magazine parisien « La Nouvelle Revue » de septembre et octobre de 1892.

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ESSAI BIOGRAPHIQUE
SUR
MADAME H.P. BLAVATSKY



I

Ma sœur, Helena Petrovna Blavatsky, née de Hahn, mieux connue dans notre patrie sous un nom de plume « Radda-Baï », dont elle signait ses écrits russes, a été une personne bien remarquable, même de nos jours, où les personnalités extraordinaires abondent.

Ses œuvres, très exclusives, sont peu connues en général (1) quoiqu'elles aient donné naissance à un mouvement spirituel, à une ligue morale, fondée sur des théories que ses disciples se plaisent à appeler « révélations ». Je veux parler de la Société Théosophique, si répandue en Amérique, en Angleterre et aux Indes Britanniques. Elle l'est d'ailleurs un peu partout en Europe.

Cette Société fut conçue et fondée par elle en l'année 1875, à New-York, où elle était venue s'établir ne sachant trop pour- quoi, mue par une attraction inexplicable et, dans le temps, incomprise d'elle-même, comme on va le lire dans ses lettres.

N'ayant ni moyens pécuniaires, ni aucune espèce d'influence ni de protection, rien que son esprit entreprenant et son énergie sans relâche, cette femme vraiment extraordinaire sut en moins de quatre ans acquérir des prosélytes dévoués, qui la suivirent aux Indes, reniant leurs croyances premières et s'expatriant à cœur joie.

Et en moins de quinze ans elle eut des milliers de disciples qui non seulement professent ses doctrines, mais la proclament le personnage le plus éminent du siècle, le sphinx de nos jours la seule personne en Europe initiée aux sciences occultes de l'Orient. Ils seraient, assurément (à peu d'exceptions près) fort enclins à canoniser sa mémoire, si la philosophie de ses enseignements le leur eût permis.

(Observation: la théosophie désapprouve la vénération des instructeurs, comme l’a précisé Maître Kuthumi lorsqu'il a écrit à Annie Besant: « que la dévotion soit seulement pour cet Esprit Suprême dont chacun fait partie. Nous travaillons sans qu’on nous voie et de préférence sans qu’on nous nomme. »)


Il n'est presque point de pays où la mort d'H.P. Blavatsky n'ait pas produit de sensation plus ou moins profonde. Toutes les cinq parties du monde ont répondu, d'une manière ou d'une autre, à la nouvelle du décès de cette pauvre femme russe, qui n'avait d'autres droits à tant de célébrité que son génie personnel. Et pendant quelque temps son nom fut signalé dans toute la presse du monde entier.

On en a dit certainement bien plus de mal que de bien, mais néanmoins on en parla, les uns radotant à tort et à travers, les autres vociférant des injures; mais, par contre, il y eut une vingtaine de journaux théosophiques qui la proclamèrent illuminée, prophète et régénératrice de l'humanité, laquelle, sans les révélations de ses œuvres (de sa Doctrine Secrète surtout) était, affirment-ils, conduite à sa perte, par le matérialisme de nos jours.

Il ne m'appartient pas de juger qui de ses amis et disciples enthousiastes ou de ses ennemis acharnés ont définitivement raison. Mon intention est d'offrir au public impartial quelques réminiscences de famille et quelques lettres d'un intérêt incontestable.

On pourrait facilement extraire des volumes de l'énorme quantité de matériaux qui sont à ma disposition mais je tâcherai d'en choisir les plus remarquables, les entremêlant à mes propres souvenirs.

Hélène Andreevna Hahn

Notre mère, Mme Hélène de Hahn, née Fadéew, mourut à vingt-sept ans. Cependant, malgré cette mort prématurée, elle sut acquérir une réputation littéraire qui lui valut le surnom de la « George Sand russe » donné par Bélinsky, le meilleur de nos critiques et bibliographes.

A seize ans elle épousa Pierre de Hahn, capitaine d'artillerie, et bientôt ne songea plus qu'à l'éducation de ses trois enfants.

Hélène, sa fille aînée, fut un enfant précoce et dès son bas âge attira l'attention de tous ceux qui l'entouraient. Son esprit éveillé était parfaitement indocile aux exigences routinières de ses instituteurs. Elle se refusait à toute discipline, ne connaissant d'autres maîtres que sa volonté et ses goûts personnels. Tout en elle était exclusif, original et parfois hardi jusqu'à la sauvagerie.

Quand, à la mort de notre mère, ses parents nous recueillirent, tous nos instituteurs eurent bien du fil à retordre avec Hélène, qui ne voulut jamais se conformer aux heures précises des leçons, mais qui, cependant, les étonnait par ses facultés hors ligne, surtout par la facilité qu'elle avait à apprendre les langues étrangères et par son talent musical.

Elle avait le caractère et toutes les bonnes et les mauvaises qualités d'un garçon énergique; aimant les voyages, les entreprises, méprisant les dangers et les remontrances.

Sa mère mourante, quoique sa fille aînée n'eût que onze ans, avait des appréhensions bien fondées sur son avenir, et disait :

« Ah je fais peut-être bien de mourir, pour ne pas voir ce qui en adviendra d'Hélène !  Je suis sûre que sa vie ne sera pas conforme à celle des autres femmes et qu'elle aura beaucoup à souffrir !...»

Ce fut une prédiction…





II

A dix-sept ans, H.P. Blavatsky épousa un homme qui avait le triple de son âge, et quelques mois plus tard elle l'abandonna, aussi volontairement et aussi inopinément qu'elle l'avait épousé.

Elle le quitta sous prétexte d'aller vivre avec son père; mais à mi-chemin, elle disparut, et si bien que pendant des années personne ne sut où elle était et que nous la crûmes morte.

Son mari était vice-gouverneur de la province d'Erivan, dans la Transcaucasie. C'était d'ailleurs un excellent homme qui n'avait eu qu'un seul tort d'épouser une fillette qui le traitait de haut en bas et se faisait un plaisir de l'avertir à l'avance qu'elle ne l'avait préféré à d'autres prétendants que pour la seule raison qu'elle aurait eu de la peine à faire le malheur d'un autre que lui.

Elle lui a dit avant son mariage :

« Vous faites très mal de m'épouser. Vous savez bien que vous pourriez être mon aïeul?  Vous rendriez bien malheureuse une autre que moi !  Mais moi, je ne vous crains pas et je vous avertis que ce n'est pas vous qui gagnerez à notre union. »

Il ne se le tint pas pour dit et n'eut que ce qu'il méritait.



H.P. Blavatsky passa la plus grande partie de sa première jeunesse, au fait, sa vie presque entière, hors de l'Europe. Plus tard elle prétendit avoir vécu plusieurs années au Tibet, dans les Himalayas et l'extrême nord des Indes, où elle étudia les langues, la littérature sanscrite et les sciences occultes, si bien connues des adeptes, sages ou Mahatmas, pour lesquels elle eut tant à souffrir plus tard.

C'est, du moins, ce qu'elle nous raconta, à ses parents aussi bien qu'à son biographe anglais, M. Sinnett, l'auteur de l'ouvrage intitulé Incidents in the life of Mme. H.P. Blavatsky.

Pendant huit ans, nous n'en eûmes aucunes nouvelles. Ce ne fut qu'après dix ans, le terme voulu d'une séparation légale d'avec son mari, en 1839, que Mme Blavatsky rentra en Russie.

Elle vint, en premier lieu, s'établir au gouvernement de Pskoff, que nous habitions, notre père et moi. Nous ne l'attendions que quelques semaines plus tard; néanmoins, chose étrange au premier tintement de la sonnette je me levai d'un bond, sachant que c'était elle.

Il y avait fête dans la maison de mon beau-père, que j'habitais provisoirement : sa fille se mariait le soir même, les convives étaient à table et la sonnette retentissait à tout moment.

Cependant j'étais si sûre de mon fait qu'à l'étonnement général je quittai brusquement le repas nuptial et courus bien vite ouvrir la porte, ne voulant pas permettre aux domestiques de le faire.

Nous nous embrassâmes, saisies de joie, oubliant pour le moment l'étrangeté de ce fait. Je la menai bien vite dans ma chambre, et dès cette nuit même j'eus la certitude que ma sœur avait acquis des facultés bien étranges.

Elle était constamment entourée (éveillée ou endormie) de mouvements, de sons étranges, de petits coups qui résonnaient partout : dans les meubles, les vitres, le plafond, le plancher et les murs. Ils étaient très distincts et de plus très raisonnés : ils disaient une fois et trois fois pour « oui », et deux fois pour « non ».

Ma sœur me proposa de faire une question mentale. Je la fis à propos d'un fait à moi seule connu. Je récitai l'alphabet et reçus une réponse si vraie et si précise que j'en demeurai anéantie !

J'avais bien entendu parlé sur les esprits frappeurs, mais jamais encore je n'avais eu l'occasion d'avoir une preuve de leur savoir.

Bientôt dans toute la ville il ne fut plus question que des miracles qui entouraient Mme Blavatsky. Les réponses non seulement sensées mais clairvoyantes des forces invisibles, qui travaillaient nuit et jour (et sans aucune intervention apparente de sa part) autour d'elle, frappaient bien plus d'étonnement les innombrables curieux que le mouvement des objets inanimés, que leur appesantissement ou la perte de leur poids, qu'elle produisait à volonté, rien qu'en fixant son regard bleu et limpide sur le meuble voulu.

Tous ces phénomènes ont été, dans le temps, décrits par les journaux russes. Nous n'eûmes plus de repos !  Même à la campagne, où nous nous établîmes bientôt, dans une terre qui m'appartenait, les visites et les lettres nous harassaient.

Les choses devinrent insoutenables, quand, par l'intermédiaire de « messieurs les esprits », comme notre père les nommait en riant, fut découvert l'auteur d'un assassinat commis dans le voisinage et que les autorités du lieu devinrent des prosélytes convaincus, criant au miracle.

Et ce fut encore pire quand un beau jour Hélène se mit à nous décrire « tous ceux qu'elle seule voyait au nombre des habitants de ma maison » et que les vieilles gens, aborigènes du lieu, se prirent à reconnaître, d'après ses descriptions, les anciens maîtres du village, ainsi que leurs vieux serviteurs, décédés depuis longtemps, mais dont ils avaient gardé la mémoire.

Il faut remarquer que ce bien ne m'appartenait que depuis quelques mois ; que je l'avais acheté dans une localité parfaitement inconnue et que jamais aucun de nous n'avait entendu parler de ces personnages

Mon père, un homme d'une vaste intelligence et fort érudit, avait été, toute sa vie, un sceptique, « un voltairien » comme l'on dit en Russie, il fut obligé de changer ses convictions et bientôt passa jours et nuits à écrire, sous la dictée de « messieurs les esprits », la généalogie de ses aïeux, « les preux chevaliers de Hahn-Hahn von Rotterhahn . . . »



Lors de son retour en Russie, H.P. Blavatsky ne savait pas elle-même à quoi s'en tenir et comment expliquer son état de medium inconscient, mais elle était loin de professer contre la chose le dédain et la crainte qu'elle en eut plus tard.

Dix ou douze ans après elle parlait avec répugnance des prouesses médiumniques de sa jeunesse, d'autant que ces forces alors inconnues étaient presque indépendantes de sa volonté, ce dont elle se sentait très confuse et n'aimait pas à se souvenir, une fois parvenue à les subjuguer complètement.

Mais à vingt-sept ans elle n'était pas de force à les contrôler. Voici, à ce propos, un fait assez intéressant :

En été 1860 nous quittâmes le gouvernement de Pskoff, pour aller au
Caucase, voir nos grands parents, les Fadéews et Mme Witte, notre tante, la propre sœur de ma mère, qui n'avaient pas vu Hélène depuis plus de onze ans.

En route, justement dans la ville de Zadonsk, du gouvernement de Voronège, nous apprîmes que le métropolitain de Kieff, le vénérable Isidore (2) que nous avions bien connu étant encore enfants à Tiflis (où il avait été à la tête de l'exarchat de la Géorgie), s'y trouvait de passage allant à Saint-Pétersbourg et officiait, pour le moment, au monastère.

Donc nous nous empressâmes, rien que pour le voir. Il nous reconnut et nous envoya dire qu'après la messe il désirait nous voir. Nous nous rendîmes donc de l'église à l'archevêché, non sans appréhension de ma part.

Chemin faisant, je dis à ma sœur:

« Tâche, au moins, que tes diablotins se tiennent tranquilles pendant que nous serons avec le métropolitain ! »

Elle se prit à rire, disant qu'elle le voudrait bien, mais qu'il lui était impossible d'en répondre.

Je le savais bien, hélas !  C'est pourquoi je ne fus point étonnée, mais j'écoutais avec angoisse le tapage qui se fit entendre, dès que le respectable vieillard se prit à questionner ma sœur sur ses voyages.

Un et deux coups !...Puis : un, deux et trois coups !  Ne voilà-t-il pas que ces importuns se mettent de la partie et s'avisent de se mêler à la conversation ; de l'interrompre, faisant vibrer meubles et glaces, jusqu'à nos verres à thé et même jusqu'au rosaire en ambre que le saint vieillard tenait à la main.

Il s'aperçut bientôt de notre désarroi et, parfaitement au fait des choses, se mit à sourire, en demandant laquelle de nous était médium ?

Et en vraie égoïste, je m'empressai de rejeter la faculté à qui de droit.

Alors il nous tint plus d'une heure, faisant question sur question de vive voix à ma sœur, mentalement à ses acolytes, et demeura profondément étonné et content d'avoir vu la chose. Prenant congé de nous, il bénit ma sœur et moi et nous dit qu'il ne fallait pas craindre le phénomène.

« Il n'y a pas de force qui ne provienne du-Créateur de tous les principes et de tous leurs effets nous dit-il. Pourquoi vous troubler si vous n'abusez pas de votre faculté?

Il ne nous est point interdit de faire des investigations dans les forces secrètes de la nature. Elles ne le sont pas encore, mais peuvent un jour être comprises et utilisées par l'homme.

Que la bénédiction de Dieu reste sur vous, mon enfant ! »

Et il bénit encore une fois Hélène, d'un signe de croix.

Que de fois ces sages et bienveillantes paroles, d'un des principaux chefs de l'église orthodoxe grecque, revinrent à la mémoire de H. P. Blavatsky, et elle lui en fut redevable toute sa vie.


(Cependant, ce saint homme a été un peu trop innocent parce que s'il est vrai que tout vient du Créateur, il est également aussi vrai que les énergies qui ne sont pas correctement utilisées deviennent nocives.

Et c'est pourquoi quand les Maîtres transhimalayens lui expliquèrent à Blavatsky comment ces phénomènes médiumniques fonctionnaient, elle ressentit plus tard une telle répudiation envers le spiritisme, parce qu'elle connaissait alors l'aspect morbide qu’il y a derrière cette activité, même si cela se fait "sans vouloir abuser des dons qui vous ont été accordés". Et après dans un autre chapitre, je ferais un résumé de ces aspects nuisibles du spiritisme)





III

Helena Petrovna demeura encore quatre ans au Caucase. Constamment en quête de quelque occupation, toujours active et entreprenante, elle s'établit pour quelque temps en Iméréthie, puis en Mingrélie, au bord de la mer Noire, où elle s'attacha au commerce des bois de luxe, qui abondent sur ces rives. Puis elle s'en alla au sud de la Russie, à Odessa, où nos tantes s'étaient établies, après la mort de nos grands parents.

Elle s'y mit à la tête d'un atelier de fleurs artificielles, mais l'abandonna bientôt pour d'autres entreprises, qui toutes lui réussissaient généralement, mais la lassaient bien vite.

Jamais elle n'avait craint de déroger à sa position, tous les métiers honnêtes lui semblaient bons, mais n'est-il pas bien singulier que jamais elle ne se soit arrêtée à une occupation qui lui convenait mieux que les entreprises commerciales ?

A la littérature, ou à la musique, quelque chose, enfin, où eussent pu se révéler ses grandes forces intellectuelles. Elle n'y avait jamais pensé dans sa jeunesse, avant que la crise de sa vie ne fût venue.



Deux ans plus tard elle repartait de nouveau pour l'étranger, la Grèce, puis l'Égypte. Toute sa vie se passait en agitations, en voyages, en tentatives, comme si elle était à la recherche d'un but inconnu, d'un devoir qu'elle se sentait obligée de trouver et d'accomplir.

Sa vie errante et ses indécisions ne trouvèrent une fin que lorsqu'elle se vit en face des intérêts soulevés par des questions scientifiques, humanitaires, spirituelles, de la doctrine théosophique, enfin !

Alors, elle s'arrêta court, comme un navire errant qui trouve enfin son port, baisse les mâts et jette son ancre une fois pour toutes.

M. Sinnett, son biographe, affirme que bien des années avant de partir définitivement pour l'Amérique, Mme Blavatsky avait été en relations spirituelles avec les étranges êtres, qu'elle appela plus tard ses maîtres (les Mahatmas de Ceylan et du Tibet), et que ce n'était qu'en raison de leurs ordres qu'elle se déplaçait ainsi d'un pays dans un autre. Quant à moi, je n'en savais rien.

Voici les voyages que Blavatsky a accomplis sous les ordres de ses maîtres avant de fonder la Société Théosophique.

Nous (ses plus proches parents) ne l'entendîmes parler de ces personnages énigmatiques (les Maîtres) qu'en 1873-74, quand elle se fixa à New-York.

Le fait est que son départ de Paris pour l'Amérique fut aussi subit qu'inexplicable et que jamais elle ne voulut nous en dire la raison que bien des années plus tard. Elle nous apprit alors que ces mêmes maîtres le lui avaient ordonné, sans même lui en expliquer le motif.

Elle prétendit ne nous en avoir pas parlé parce que nous ne l'aurions pas comprise, et que nous nous serions refusés à la croire, ce qui, en effet, eût été dans l'ordre des choses.

Dès ce moment tout alla comme mû par la vapeur, et jamais sa pensée ne dévia un moment du but qui s'était subitement révélé à elle : la propagation de la plus ancienne des philosophies qui témoigne de la prépondérance des choses spirituelles sur la matière, des forces psychiques de la nature et de l'homme, de l'immortalité de l'âme et de l'esprit humain.

Elle m'écrivait :

« L'humanité a perdu ses croyances et son meilleur idéal. Le matérialisme des sciences les a tués… Les enfants de notre siècle n'ont plus la foi : ils demandent des preuves, fondées sur une base scientifique. Ils les auront !  La source de toutes les religions humaines, la théosophie (science de Dieu), va les leur fournir. »

Bientôt, toutes ses lettres s'emplirent de démonstrations contre les abus du spiritisme, de ce qu'elle appelait le matérialisme spirite, d'indignation à propos des sciences médiumniques, où l'on évoquait les morts, et qui selon sa conviction, n'étaient que des ombres, des esprits déguisés, des farfadets, des élémentaires toujours mensongers, souvent dangereux, bien pernicieux surtout pour la santé des malheureux médiums, leurs victimes passives.

Sa visite aux frères Eddy, les fameux médiums du cottage Vermont, fut la dernière goutte qui fit déborder la coupe : elle devint à tout jamais l'ennemie du spiritisme démonstratif.


Ce fut chez les frères Eddy que Mme Blavatsky fit la connaissance du colonel H.S. Olcott, son premier disciple, son ami dévoué et le futur président de la Société Théosophique, leur création, et dès lors le but de toutes leurs pensées. Il était venu, en ardent observateur des phénomènes spirites, voir et décrire les évocations des deux frères-fermiers, dont parlait toute l'Amérique.

Il écrit tout un livre à ce sujet, une étude intitulée People from the other World, mais ce fut là son dernier service à la propagande du spiritisme moderne.



Après ça, le colonel Olcott embrassa les opinions d'Helena Petrovna Blavatsky, et que les journaux américains émettaient volontiers.

Tous deux ennemis acharnés du matérialisme, étaient d'avis que la propagande spirite avait rendu un grand service à l'humanité, en lui démontrant les erreurs de ses adhérents ; mais à présent que cette propagande avait bien prouvé au monde l'existence des forces invisibles et immatérielles, sa mission était finie : il ne fallait pas lui permettre d'entraîner les sociétés dans une autre erreur, dans les superstitions et les excès de la magie noire.

Comme nous ne pouvions comprendre cette métamorphose dans une personne que nous savions être un médium puissant, et qui tout récemment, avait été vice-président de la Société Spirite au Caire ; elle nous écrivait, nous suppliant d'oublier le passé de son malheureux médiumnisme, auquel elle s'était prêtée, disait-elle, par ignorance de la vérité.

Elle nous écrivait ceci depuis New-York :

« Si je me suis attachée à un certain groupe théosophique, branche de la fraternité indo-aryenne, qui se forme ici, c'est précisément parce qu'elle lutte honnêtement contre tous les excès, les superstitions, les abus des pseudo-prophètes de la lettre morte, les nombreux Calchas de toutes les religions exotériques, aussi bien que contre les divagations des spirites.

Nous ne sommes pas des spirites, mais des spiritualistes, si vous le voulez bien, et encore nous ne le sommes pas à la manière américaine, mais d'après les rites de l'ancienne Alexandrie. »

En même temps, elle m'envoyait des coupures de journaux américains publiant ses articles ainsi que des comptes rendus sur ce qu'elle écrivait, d'où il était évident que l'on faisait grand cas de ses opinions.

Sa brillante critique se révéla surtout dans ses nombreux articles contre les conférences du professeur Huxley, à Boston et à New-York, qui firent beaucoup d'effet. Mais ce qui nous étonnait infiniment, c'était l'érudition profonde, le grand savoir que tout d'un coup, elle déploya dans ses écrits.

D'où lui venaient ces connaissances variées et abstraites dont elle n'avait jamais fait preuve jusque-là ?

Elle-même l'ignorait !

C'est alors que, pour la première fois, elle nous parla de son maître, mais d'une manière bien vague, le nommant tantôt comme « la voix », tantôt Saïb (qui veut dire maître), tantôt « celui qui m’instruit… ».

Et comme l'idée même des suggestions mentales n’existaient pas alors, cela ne nous avança guère, et nous fûmes effrayés qu’elle commence à perdre sa raison, mais Helena nous rassura que ce n’était pas son cas.

Elle m'écrivait-elle en 1814 :

« J'entreprends un grand ouvrage sur la théologie, les anciennes croyances et les secrets des sciences occultes, mais ne crains pas pour moi : je suis sûre de mon fait, plus ou moins. Je ne saurais peut-être pas bien parler de ces choses abstraites, mais l'essentiel me sera dicté. Tout ce que j'écrirai ne sera pas de moi. Je ne serai que la plume, la tête qui pensera pour moi sera celle d'un être qui sait tout. »

Puis Helena Petrovna écrivait à notre tante N.A. Fadéew :

« Dis-moi, ma bien chère amie, t'intéresses-tu aux secrets de la physiologie psychique ?

Ce que je m'en vais te raconter offre un problème bien intéressant pour les étudiants en physiologie.

Nous avons, parmi les membres de notre petite société, récemment formée de personnes qui veulent étudier les langues orientales, la nature abstraite des choses, ainsi que les pouvoirs spirituels de l'homme, des membres bien érudits.

Comme, par exemple le professeur Wilder, archéologue orientaliste, et bien d'autres (lui viennent à moi pour des questions scientifiques et qui m'assurent que je suis bien mieux versée qu'eux-mêmes dans les sciences abstraites et positives et que je connais mieux les anciennes langues. Ceci est un fait inexplicable mais néanmoins vrai !

Eh bien, qu'en penses-tu, vieux camarade de mes études ?

Explique-moi un peu comment s'est-il fait que moi, qui étais, comme tu le sais bien, d'une ignorance crasse jusqu'à l'âge de quarante ans, suis devenue d'aujourd'hui à demain, une savante, un modèle de savoir dans l'opinion de vrais savants ?

C'est un mystère insoluble. Je suis, en vérité, une énigme psychologique, un sphinx et un problème pour les générations futures ainsi que pour moi-même.

Pensez donc, mes chers amis, que mon pauvre moi, qui n'a jamais voulu rien étudier qui n'a jamais eu la moindre notion des études classiques ; qui ne connaissais ni chimie, ni zoologie, ni physique et fort peu d'histoire et de géographie.

Eh bien, ce même moi s'avise aujourd'hui de discuter en matières se vantes avec des professeurs et des docteurs en sciences de premier ordre, et non seulement de les critiquer mais encore de les convaincre !

Je vous assure que je ne badine pas en disant que j'ai peur !

Oui, j'ai peur, car je n'y comprends rien...

Concevez-vous que tout ce que je lis à présent me paraît depuis long temps connu ?

J'aperçois des erreurs dans les articles des maîtres en sciences, comme Tyndal, Herbert Spencer, Huxley et autres. J'en parle avec conviction et il se trouve que j'ai raison, d'après les avis de docteurs et de théologues érudits.

D'où ce savoir me vient-il ?

Je l'ignore, et parfois je suis tentée de penser que mon, esprit, mon âme même né m'appartiennent plus. »

(Le théosophe José Ramon a expliqué que ce qui lui est réellement arrivé à Blavatsky, c'est que le Maître Morya s’est syntonisé télépathiquement avec elle, et c'est pourquoi elle a acquis toutes ces connaissances à travers de son instructeur.)



Comme son livre Isis Dévoilée, paraissant par séries, était lu et commenté dans les journaux, elle nous en envoyait les critiques qui étaient fort flatteuses, et nous tranquillisaient quant à sa réputation littéraire mais il y avait des révélations étranges, cependant, qui ne cessaient de nous inquiéter.

C'étaient les récits d'Olcott, de Judge (président de la section théosophique en Amérique) et de beaucoup de reporters du Herald, du Times de New-York et d'autres journaux qui parlaient de phénomènes bien autrement remarquables, mais nous en parlerons plus loin.

Je terminerai ce chapitre en disant que, malgré l'opinion dédaigneuse de Mme Blavatsky elle-même sur sa première œuvre capitale (3), qu'elle prétend avoir été mal écrite, obscure et sans précision successive, elle lui valut des triomphes et des honneurs vraiment exceptionnels. Sans parler de nombreux articles à propos de ce livre, elle eut l'honneur de recevoir incontinent deux diplômes et plusieurs lettres de savants aussi éminents que Layman John Drapper, ou bien Alfred Russel Wallace.

Ce dernier lui écrivait entre autres :

« Je suis vraiment frappé, Madame, de votre profonde érudition. J'ai à vous remercier de m'avoir ouvert les yeux sur un monde de choses dont je n'avais aucune idée du point de vue que vous indiquez à la science, et qui explique des problèmes qui paraissaient être insolubles. »



Les diplômes étaient envoyés par les loges des Maçons d'Angleterre et de Benarès (Société de Saat-Baï) qui lui reconnaissaient des droits aux grades supérieurs de leur fraternité. Le premier était accompagné de la croix à la rose de rubis, et le second d'un exemplaire très précieux et très ancien de la Baghavad-Gita, évangile des Indous.

Mais ce qui est plus remarquable encore, c'est qu'un révérend docteur de l'église épiscopale de l’université de New-York prit ce livre d’Isis dévoilée pour source de ses sermons. Pendant une série de dimanches, il ne quitta pas son pupitre, et le révérend Mac'Kerty, puisant ses thèmes dans le troisième chapitre du premier volume, édifia du haut de la chaire ses nombreux paroissiens, en jetant foudres et opprobre sur les matérialistes, disciples d'Auguste Comte et ses pareils.

Mais pour H.P. Blavatsky, restée jusqu'à sa mort, russe et bonne patriote, les suffrages de ses compatriotes étaient les lauriers les plus désirés et toujours les plus chers. Ses œuvres, prohibées par la censure russe (et du reste incompréhensibles à la majorité de la société parce qu'elles ne sont pas traduites de l'anglais, peu connu en Russie), n'y ont presque pas eu de lecteurs.

L'honneur est d'autant plus grand pour elle si ceux qui les ont lus en parlent, sans s'être concertés, à peu près dans les mêmes termes, comme l'ont fait le révérend archevêque Aïvasovsky (frère de notre peintre éminent) et le fils de notre célèbre historien Serge Solovioff, le romancier bien connu Vsévolod Solovioff.

Aïvasovsky me pria de lui prêter Isis dévoilée, ainsi que le livre du colonel Olcott : People from the other World. Après les avoir lus, tous les deux, il m'écrivit que :

« D'après son avis, il n'y avait, et ne pouvait y avoir de phénomène plus remarquable qu'un ouvrage comme Isis Dévoilée écrit par une femme dans l'espace de quelques mois, quand dix ans de la vie d'un savant y suffiraient à peine. »

Et voici l'avis de M. Vsévolod Solovioff, émis dans une lettre de lui, datée du 7 juillet 1884, après qu'il eut lu, en manuscrit, la traduction française du même ouvrage.

« Je lis la seconde partie d'Isis Dévoilée, et je suis, à présent, parfaitement convaincu que c'est un vrai prodige ! »

Les beaux esprits se rencontrent ! M. Solovioff, ainsi que l'archevêque Aïvasovsky, me dit bien des fois que, selon lui, il n'y avait pas à parler d'autres miracles de ma sœur, après celui qu'elle avait accompli dans ce livre.

Celle-ci est l'image de Blavatsky qui est apparue dans son ouvre
Isis Dévoilé




IV

Quant aux phénomènes, dits naturels, psychological tricks, comme les attestait H.P. Blavatsky,'qui toujours en parlait avec indifférence et dédain, mieux aurait valu pour elle et pour sa société qu'on en parlât moins ou pas du tout, car ses trop ardents amis, en publiant des livres comme The Occult World de M. Sinnett, lui rendirent un mauvais service.

Parce qu’au lieu d'ajouter à sa renommée (comme ils le croyaient) les relations des prodiges exécutés par la fondatrice de la Société Théosophique lui causèrent à Helena bien du mal, faisant, non seulement les sceptiques, mais aussi tous les gens sensés, crier au mensonge et l'accuser de charlatanisme.

Tous ces récits d'Olcott, de Judge, de Sinnett et de bien d'autres, sur d'objets créés de rien, de dessins qu'elle faisait apparaître rien qu'en mettant ses mains croisées sur une feuille de papier blanc, d'apparitions de personnes absentes ou mortes, ou bien d'objets perdus depuis des années et que retrouvés dans un parterre de fleurs ou dans un coussin, etc.

Tous ces récits n'ont rien ajouté au prestige de Mme Blavatsky et de sa Société théosophique. Bien au contraire ils ont prêté la main à leurs ennemis, comme preuves de mauvaise foi et d'abus.

Le monde a beau être peuplé de phénomènes plus ou moins convaincants, il y aura toujours plus d'incrédules que de croyants, et plus de traîtres que de gens de bonne foi. Les nombreux fervents de la Société Théosophique qui, d'amis zélés de Mme Blavatsky, sont devenus ses ennemis acharnés, en raison d'espérances mercenaires trompées, l'ont prouvé encore une fois.

Toujours indifférente à l'incrédulité qui ne s'adressait qu'aux phénomènes criants, aux phénomènes matériels, H.P. Blavatsky ressentait profondément le manque de confiance en ses facultés psychiques, en sa clairvoyance, en l'espèce d'intuition mentale qui se produisait en elle quand elle écrivait ou qu'elle discutait des matières graves.

Elle nous écrivait en 1875, en parlant de cet envahissement de son être moral par une force étrangère :

« Il est évident qu'il vous est difficile de comprendre ce phénomène psychique, quoique bien certainement il ait eu des antécédents, dont parle l'histoire.

Si vous voulez bien convenir que l'âme humaine, son âme vitale, son pur esprit, est une matière indépendante de l'organisme, qui n'est pas liée inséparablement à nos intestins ; que cette âme, qui appartient à tout ce qui vit, à l'infusoire comme à l'éléphant et à chacun de nous, ne se distingue de notre double (de notre ombre, formant la base presque toujours invisible de son enveloppe charnelle) que parce qu'elle est plus ou moins éclairée par la divine essence de notre esprit immortel, vous devez admettre qu'elle est capable d'agir indépendamment de notre corps.

Conçois cela et bien des choses, incomprises jusqu'alors deviendront compréhensibles.

Et en effet, ce fait était bien reconnu dans l'antiquité. L'âme humaine (le cinquième principe de l'être) recouvre une partie de son indépendance dans le corps d'un profane, pendant son sommeil dans celui d'un adepte initié elle en a la jouissance constante.

Saint Paul, le seul des apôtres initié aux mystères ésotériques de la Grèce, ne le dit-il pas, en parlant de son « ascension au troisième ciel, dans le corps hors du corps », — mais il ne le savait pas, c'est pourquoi il répondait : « Dieu le sait ! ».

De même la servante Rhoda dit, en montrant saint Pierre : « Ce n'est pas lui, c'est son ange ». Cela voulait dire son double, son ombre.

Puis encore dans les Actes des Apôtres (VIII, 39) quand l'esprit (la force divine) saisit et transporta saint Philippe, était-ce bien lui, vivant et incorporé, qui fut emporté à distance?

Non, ce qui fut emporté à distance, ce fut son âme et son double, son vrai ego.

Lisez à Plutarque, Apulée, Jamblique, et vous y trouverez beaucoup d'allusions à ces faits, sinon des assertions que les initiés n'avaient pas le droit de faire…

Et ce que les médiums produisent inconsciemment, sous l'influence de forces étrangères évoquées dans leur sommeil ; les adeptes le font savamment, mus par des desseins raisonnés... Voilà tout ! »


C'était ainsi que ma sœur nous expliquait les visites de son Maître, qui, non seulement, l'instruisait et lui suggérait, par intuition, son vaste savoir ; mais encore venait, en son corps astral, les voir, elle, et le colonel Olcott, et bien d'autres après eux (4).

En l'année 1885, par exemple, Mahatma Morya est apparu à M. Vsévolod Solovioff, avec lequel il eut un entretien, que ce dernier a décrit à beaucoup de personnes, avec son éloquence ordinaire (5).

Néanmoins, moi, je ne les ai jamais vus, et quoique je n'aie aucun droit de douter de leur existence, affirmée par des personnes dont l'honorabilité ne peut pas être mise en question, cependant ces apparitions m'ont toujours paru problématiques, ce dont je ne me suis jamais gênée de parler à ma sœur.

A quoi sûrement elle répondrait :

« C'est comme tu veux, ma chère...»

A bon entendeur, salut !



Pendant la guerre de Russie avec les Turcs, Helena Petrovna n'eut pas un jour de repos. Toutes ses lettres de 1876-1877 sont pleines d'alarmes pour ses compatriotes, de craintes pour les membres de sa famille qui y prenaient une part active.

Elle oublia les articles anti-matérialistes et anti-spirites pour lancer feu et flammes contre les ennemis de la nation russe ; non contre les ennemis de fait qui, eux aussi, étaient à plaindre, mais contre ses malveillants hypocrites, contre les Anglais, les Polonais; avec leurs méchantes agaceries et leurs mensonges, leurs sympathies simulées pour la Turquie, leur jésuitisme insultant pour tous les peuples chrétiens.

Quand elle prit connaissance du fameux discours de Pie IX, où il apprenait à ses fidèles, que « la main de Dieu pouvait diriger le sabre du bachi-bouzouk pour déraciner le schisme », où il donnait sa bénédiction aux armes musulmanes contre les infidèles orthodoxes grecs elle en tomba malade.

Puis elle éclata en une série de satires si méchantes et si bien faites, que toute la presse américaine ainsi que tous les journaux défavorables à la papauté en parlèrent, et que le nonce du pape à New-York, le cardinal écossais Mac'Klosky trouva bon de lui envoyer un prélat pour parlementer.

La cause n'y gagna rien, car Mme Blavatsky s'empressa de raconter le fait dans son article suivant, disant qu'elle avait prié le prélat de vouloir bien lui parler par la voie de la presse, qu'alors elle s'empresserait certainement de lui répondre.

Nous lui envoyâmes une belle poésie de Tourguéneff, intitulée « le Croquet à Windsor », où il faisait jouer la reine Victoria, et sa cour avec les têtes ensanglantées des Slaves, en guise de balles. Elle la traduisit bien vite et ce ne fut qu'en anglais (dans le Herald de New-York, si je ne me trompe) que cette satire vit le jour de la publicité.


C'est alors, en octobre de 1876, que H.P. Blavatsky fit de nouveau preuve de clairvoyance : elle eut une vision de ce qui se passait au Caucase, sur la frontière de Turquie, où son cousin Alexandre Witte, major au régiment de dragons de Nijni-Novgorod, faillit trouver la mort.

Elle en fit part dans une de ses lettres à ses parents ; comme elle nous avait d'ailleurs bien souvent décrit les apparitions des personnes, qui lui apprenaient leur mort quelques semaines avant qu'elle n'en reçût la nouvelle par les voies naturelles, nous n'en fûmes pas très étonnés.

Tout ce qu'elle gagnait, lors de la guerre, par ses articles dans les journaux russes, ainsi que les premiers versements de son éditeur, fut envoyé à Odessa et à Tiflis, au profit des soldats blessés, de leurs familles, ou bien au comité de la Croix-Rouge.



Au printemps 1878, il arriva à Mme Blavatsky une chose étrange. S'étant levée et mise à travailler comme à l'ordinaire, elle perdit subitement connaissance et ne revint à la vie que cinq jours après. Son état léthargique fut si profond, qu'on l'eût enterrée si ce n'eût été par un télégramme de la part de celui qu'ils appelaient leur maître, reçu par le colonel et sa sœur qui étaient au près d'elle.

Ce télégramme disait :

« Ne craignez rien ! Elle n'est ni morte ni malade, mais elle a eu besoin de repos parce qu’elle avait trop travaillé. Elle va se remettre. »

Elle se remit en effet, et se trouva si bien qu'elle ne voulut pas croire avoir dormi cinq jours. Bientôt après ce sommeil, H.P. Blavatsky forma le projet d'aller aux Indes.

La Société Théosophique était désormais parfaitement organisée à New-York. Ses trois objectifs principaux étaient alors, comme aujourd'hui :

1)   L'organisation d'une fraternité universelle, sans distinction de races, de croyances ou de positions sociales, dont les membres s'engageraient à poursuivre des buts moraux pour leur propre perfectionnement et celui des autres.

2)   Le concours commun pour la propagation des sciences, langues et littératures orientales, et

3)   Les recherches dans les régions abstraites des lois de la nature et des forces psychologiques de l'homme, encore inconnues de la science.

Cette dernière clause n'était pas de rigueur ; de fait, il n'y a que la première qui soit absolument obligatoire pour tous les membres de la Société Théosophique; les deux autres dépendent de leur bon vouloir.

(Ces objectifs furent ensuite modifiés en 1896 par le colonel Olcott sans tenir compte du fait qu'ils avaient été établis par les Maîtres eux-mêmes.)


L'œuvre de Mme Blavatsky et du colonel Olcott fut confiée en Amérique à un de leurs disciples les plus fervents, M. William Q. Judge, qui y est jusqu'à présent président de la Société Théosophique dans ce pays.


Quant à ses deux fondateurs, ils partirent pour les Indes en automne 1878. Et c'était, à leur dire, les adeptes, leurs maîtres, protecteurs et guides du Mouvement Théosophique, qui leur ordonnaient de travailler sur les lieux, de concert avec un certain Dianand Sarasvati, prédicateur hindou qui prêchait le monothéisme et que l’on avait surnommé le « Luther des Indes ».





V

Le 17 février 1879, après un long séjour à Londres, où ils formèrent le premier noyau de leur association fraternelle qui, en ce moment, prospère, Mme Blavatsky et le colonel Olcott arrivèrent à Bombay.

Là, la Société d'Arya Samaj, dont Swami (saint) Dianand était le chef spirituel, leur organisa une bienvenue dont parlèrent les journaux anglo-indiens, et qui fut décrite par H.P. Blavatsky dans son article russe Dans les Caveaux et les Forêts de l'Hindoustan (6), ainsi que dans ses lettres, dont voici un extrait humoristique :

« Figurez-vous que des députés de la Société vinrent à notre rencontre en bateaux avec un orchestre de musiciens qui faisaient sonner cors et trompettes et des guirlandes de fleurs, dont, une fois montés à bord de notre steamer, ils s'empressèrent de nous entortiller.

J'enrageais et je riais en même temps du spectacle gratuit que nous offrions à tous les badauds, assemblés sur le pont et le quai. Le colonel ressemblait au bœuf gras des carnavals italiens et ma disgracieuse personne à un ballon, formé de roses et de lis.

On nous mena ainsi affublés, avec force musique, vers le port; et là, nouvelle surprise ! Nous vîmes tout un ballet de danseuses indigènes à peu près vêtues du costume de la reine Pomaré, qui ne brillait que par son absence. Ces bayadères se mirent à danser autour de nous, nous enveloppant dans un cercle de nudités et de fleurs qu'elles nous lançaient sous les pieds, tout en nous menant vers des équipages, pensez-vous ?...

Hélas non ! Mais vers un éléphant blanc !

Dieux de l'Olympe ! Que j'eus donc de peine à grimper sur ce colosse agenouillé, me servant des épaules et des dos nus des koulis comme de degrés d'une échelle vivante.

Je me cramponnai aux colonnes du pavillon, pour ne pas tomber à terre quand l'énorme bête se mit sur pieds.

Nos compagnons, les bienheureux se placèrent dans des palanquins portés par ces mêmes koulis, bêtes de somme humaines de ce pays et, ainsi accompagnés de fanfares et de tambours, et d'une foule curieuse et moqueuse, nous nous acheminâmes, comme des singes savants ou des saltimbanques en fête, vers le domicile préparé pour nos humbles personnes par les membres, trop hospitaliers, de l'Aria Samaj. »

C’étaient les moyens de transport traditionnels dans l'Inde du XIXe siècle, et bien que les éléphants fussent réservés aux personnes importantes, Blavatsky aurait sûrement préféré les palanquins.


Malgré cette belle démonstration, la vie fut dure au commencement. Ils travaillaient dix-huit heures par jour; Olcott voyageait la plus grande partie de l'année, formant branches sur branches de la Société Théosophique, qui de suite prit racine sur le sol ami des croyances orientales.

Et Mme Blavatsky ne quittait presque pas sa table, écrivant jour et nuit, préparant des matériaux pour leur journal projeté le Theosophist, qui fut fondé cette année même, et subvenant au bien-être commun par ses articles dans les journaux anglais, américains et russes.

Dès leur début, ils furent harcelés par l'administration anglo-indienne qui prit les théosophes en grippe et les mit à l'index, les traitant d'espions et de propagandistes du gouvernement russe.

Il faut se souvenir que c'était justement le temps des grandes agitations britanniques, à propos du sort de l'Afghanistan et des succès des armées russes dans les régions transcaspiennes.

Les Anglais étaient devenus plus méfiants et plus russophobes que jamais. Nos pauvres théosophes avaient beau protester, assurer que leur mission était toute de philosophie et n'avait rien à faire avec la politique, on les mit sous la surveillance de la police, on espionna leurs mouvements, on décacheta leur correspondance.

Tant pis pour le gouvernement de la reine Victoria, car H.P. Blavatsky, jetant feu et flammes, ne se gênait pas dans ses lettres, et messieurs les administrateurs y lurent, sans aucun doute, maintes fois des choses que leur vanité eut peine à digérer.

Enfin les amis de Londres et la presse s'en mêlèrent, et l'a surveillance fut levée ; surtout grâce à une lettre de lord Lindsey, membre de l'Académie des sciences et président de la Société Astronomique de Londres, et aussi à lord Lytton, vice-roi des Indes Britanniques, qui lui faisait honte de poursuivre une femme et des personnes absorbées dans des études abstraites et toutes morales.

Nonobstant les préventions de la société anglaise contre elle, Mme Blavatsky sut y trouver des amis surtout parmi les gens de lettres, capables de s'intéresser aux problèmes qui l'occupaient.

Elle fut bientôt recherchée dans les cercles de là plus haute société, surtout quand le Pioneer et l'Indian Mirror (le premier un journal gouvernemental) instruisirent le public d'un mot que le vice-roi, après avoir pris connaissance de ses œuvres, avait dit à son égard dans un diner de gala :

Lord Lytton avait dit :

« Je ne connais qu'une seule personne au monde qui en sciences abstraites pourrait concourir avec l'auteur de Zannoni (son propre père, lord Lytton Bulwer), et c'est Mme Blavatsky. »

Les visités, les dîners et les bals, toutes les exigences de la vie mondaine, pesaient fort à Helena Petrovna; mais elle tâchait de s'y conformer, pour le bien de la Société Théosophique.

Elle passait les mois des extrêmes chaleurs dans les montagnes, plus ou moins éloignées des grandes cités, quelquefois prenant part aux voyages du colonel, mais plus souvent demeurant avec des amis qui l'engageaient à venir passer quelque temps chez eux, et toujours occupée, sans trêve ni relâche, à ses travaux d'écrivain.

Elle passa un été à Simla, y ayant accepté l'invitation de ses nouveaux amis, M. Sinnett, le directeur du journal the Pioneer et sa femme.

Alfred Sinnett et son épouse Patience Sinnett


Simla est une charmante résidence du vice-roi et de toute la haute société anglo-indienne, car ces hauteurs, couvertes d'une végétation fabuleuse où l'on voit des exemplaires de la flore universelle, depuis les pins du Nord jusqu'aux palmes des tropiques, offrent un délicieux abri contre les insupportables chaleurs des mois d'été à Bombay.

Ici, Mme Blavatsky commit la grande erreur de produire quelques phénomènes, en la présence de plusieurs personnes qui l'en priaient instamment, et M. Sinnett eut l'imprudence d'en parler dans son journal, avant de publier tous ces faits auxquels il croyait sincèrement, dans son livre bien connu, Le Monde Occulte.

Il s'ensuivit d'interminables débats. Le clergé protesta, non sans raison, contre cette propagande antichrétienne, soutenue par des jongleries. Les calomnies contre la fondatrice de la Société Théosophique s'élevèrent de plus belle; on alla jusqu'à affirmer qu'elle était non seulement une espionne, mais encore un imposteur, « une servante de feu Mme Blavatsky qui était morte et enterrée, qui s'était saisie de ses papiers et profitait de son nom… »

Tous ces excès faisaient monter le sang et la bile de la calomniée, aiguisant ses maladies du cœur et du foie en d'horribles souffrances. Elle dut avoir recours à l'autorité de ses parents et de ses amis en Russie pour identifier sa personnalité.

Le prince A. M. Dondoukoff-Korsakoff, alors commandant en chef au Caucase, lui écrivit une lettre très affable, comme un ami qui l'avait connue dès sa jeunesse, et lui envoya en même temps un certificat, qui fut publié dans presque tous les journaux de la presse anglo-indienne, et grande fut la joie de tous ses amis.

Mais, hélas ! Elle avait bien plus d'ennemis que de partisans influents.

La Société théosophique comptait des milliers de recrues parmi les indigènes, n'exerçant aucune autorité, mais ne faisait que fort peu de prosélytes avoués dans les classes prééminentes aux Indes.

Les Anglais, liés par leur service ou leurs positions sociales, se bornaient pour la plupart, à s'intéresser au mouvement, aux doctrines surtout, mais ne voulaient point de diplômes et, n'étant pas membres de la Société Théosophique, s'empressaient bien vite de s'en dédire dès que ses fonds étaient à la baisse.

Ceux qui voudraient lire les écrits d'Olcott, de Sinnett et d'autres témoins de ce qui s'était passé lors du séjour de H.P. Blavatsky aux Indes, le verraient par le détail.

Cependant l'adhésion de riches et importants indigènes à une fraternité qui les affermissait dans leurs croyances hindoues ou bouddhistes, irritait les missionnaires catholiques et protestants, au point qu'elle leur faisait oublier toute charité chrétienne.

Ils voyaient bien que, sincère ou hypocrite, magicienne ou faiseuse de tours de passe-passe, Mme Blavatsky était la force et l'âme de la Société Théosophique et ils s'en prenaient à elle surtout de ses progrès.

C'était à elle d'être dorénavant le point de mire des ennemis de la théosophie et son bouc émissaire.

Elle n'avait pas embrassé officiellement le bouddhisme, comme l'avait fait le président de la Société Théosophique (M. Olcott), mais elle professait l'égalité et l'unité de toutes les religions ; elle était par là plus dangereuse encore que le colonel, auteur d'un catéchisme approuvé par Sumangala, grand prêtre du bouddhisme à Ceylan.

Olcott and Sumangala à Ceylan


Dix-huit heures de travail et des offenses, des tracas continuels des souffrances morales jointes à ses maux chroniques, aggravées par des mauvaises conditions toutes de climat, finirent par la mettre à deux doigts de la mort.

Au courant des cinq ans que H.P. Blavatsky passa aux Indes, elle fit quatre maladies si graves, que les meilleurs médecins de Bombay et de Madras décidèrent que les cas étaient mortels. Mais, à la dernière heure, il lui arrivait toujours un secours imprévu et quelquefois bien, singulier.

Tantôt c'était un médecin indigène, un yogi brahman ou bien un pauvre paria, tout desséché par le jeûne et les longues privations, qui venaient inopinément offrir leurs remèdes, qu'ils prouvaient être efficaces tantôt elle s'endormait d'un sommeil profond, à l'heure dite, où selon ses docteurs européens devait venir l'agonie suprême, et se relevait de ce sommeil, toujours singulièrement long, comme si de rien n'était.

Mais par deux fois ce fut bien autre chose !

Survinrent des visiteurs inattendus, et tout à fait inconnus qui s'emparèrent de sa personne et l'emmenèrent on ne savait où.

Des dizaines de témoins l'attestent. D'ailleurs, ses propres lettres le prouvent évidemment. En voilà une devant moi, ne portant malheureusement aucune date, comme c'était assez son habitude de nous écrire, à sa tante et à moi, sans se soucier des quantièmes.

Elle nous informe d'une grande maladie qu'elle avait faite, et un chélà (disciple d'un des maîtres, étudiant en sciences occultes) lui avait apporté l'ordre d'un des adeptes de le suivre, et elle nous priait de ne point être inquiètes de son silence, qui serait forcément prolongé, car de la place où elle serait obligée de passer quelque temps afin de se bien remettre, il n'y aurait ni postes ni télégraphes.

Voilà encore une lettre, adressée de Meyrut, au delà d'Allahabad. Celle-ci a été écrite en mai 1881, après une grande maladie, dont ceux qui étaient avec Mme Blavatsky nous instruisirent, disant qu'il nous fallait être prêt à tout.

Des amis avaient emmené Helena Petrovna à une campagne. Elle était en convalescence mais bien faible, quand elle reçut l'ordre de quitter les voies ferrées ainsi que les grandes routes et de s'enfoncer dans les montagnes.

Il lui fut dit :

« Vous y trouverez là-bas des individus qui vous escorteront au delà des jungles, dans les forêts bénites de Déobend. »

Mais, à mi-chemin, il lui arriva un accident qui ramena une récidive. Voici quelques lignes d'une lettre qu'elle m'écrivit trois semaines plus tard :

« J'avais perdu connaissance et ne me souviens pas du tout des faits et des lieux. Tout ce que je sais, c'est qu'on me transporta en palanquin, où j'étais couchée tout de mon long à une très grande hauteur. Je ne revins à moi que dans la soirée du lendemain, m'a-t-on dit, et pour fort peu de temps.

Je me vis couchée dans une grande pièce, taillée dans le roc et tout à fait vide, si on ne compte pas pour meubles des statues de Bouddha, qui l'entouraient et des fournaises ardentes, qui brûlaient autour de ma couche, supportant des vases d'où s'échappaient des vapeurs odoriférantes.

Un vieillard, tout blanc, était incliné sur moi, faisant des passes magnétiques qui plongeaient mon corps dans un état de bien-être indéfinissable. Je n'eus que juste le temps de reconnaître Debo-Durgaï, le vieux lama de Tibet, que j'avais rencontré en route il y avait à peine quelques jours et qui m'avait dit que nous nous reverrions bientôt...»

Elle faisait; allusion à sa lettre précédente, où elle m'avait parlé du fait.

Ayant reconnu le lama tibétain, ma sœur se rendormit d'un de ses étranges sommeils et ne se réveilla qu'au pied de la montagne, dans le village où l'attendaient ses amis européens.

Jamais il n'avait été permis, non seulement à des Anglais mais aux aborigènes mêmes, de la suivre dans ces sortes d'excursions secrètes, où elle était censée aller voir ses maîtres..., nonobstant cette conviction de ceux qui l'entouraient, elle ne nous a jamais écrit les avoir visités; toutefois je trouve une de ses premières lettres (de 1879) ou elle raconte la participation du Mahatma Morya à l'un de leurs voyages avec le colonel Olcott, dans les caveaux et les ruines des anciens temples, d'un intérêt vraiment intense.

(Malheureusement, Vera Petrovna n'a pas transcrit cette lettre, mais dans les Lettres Mahatma, Maître Kuthumi mentionne plusieurs visites que Blavatsky leur a faite.)

_ _ _

Au printemps de 1881, H. P. Blavatsky tomba définitivement malade après avoir reçu la fatale nouvelle de ce qui s'était passé en Russie, le jour du 13 mars.

(Quand le tsar de l'Empire russe, Alexandre II, a été tué)


Elle nous écrivit aussitôt ceci :

« Dieu, Seigneur de miséricorde ! Quelle sanglante horreur !  Les derniers jours de la Russie sont-ils venus ?  Ou bien est-ce Satan en personne qui s'est incorporé dans les enfants, dans les malheureux avortons de ma pauvre patrie ?

Après ce méfait sans précédents, que devons-nous attendre ?

Où sont les Russes d'autrefois ?

Où va ma Russie bien-aimée !

Oui : je suis une renégate. Oui : je suis une bouddhiste, une athée, selon vous, une républicaine mais avant tout je suis maintenant malheureuse !  Profondément malheureuse de cette atroce monstruosité.

Oh que je les plains tous !  Notre Tsar martyr et sa malheureuse famille et toute la Russie !  Malédiction à ces monstres, les nihilistes, à ces fous inconscients !

Qu'on se moque de moi, — la citoyenne républicaine, l'esprit fort, affranchi des préjugés de mon pays, mais dans ce moment de stupeur profonde, je ressens une honte si intense de mes compatriotes, une pitié si sincère pour la victime de leurs cruelles folies, un désespoir si vrai, que je défie les plus fidèles des sujets de nos Tsars, n'ayant jamais quitté le cœur de notre patrie, de souffrir plus que moi…»

Et elle le prouva en tombant malade.

(Ceci était une faiblesse qu’avait Blavatsky. Elle était très tempéramentale, susceptible et passionnée. Des caractéristiques qui ne sont pas favorables à un adepte, mais comme Maître Morya l'a souligné dans une lettre qu'il a envoyée à M. Sinnett : « malgré tous ses défauts, elle est le meilleur prospect que nous avons trouvé pour effectuer ce travail. »)

Son journal le Theosophist apparut en marges noires ; ce fut une attention bien bonne de la part du président de la Société Théosophique, car elle était hors d'état d'y penser. A peine remise de sa première stupeur, elle se mit à écrire un bel article pour le Pioneer, racontant tous les actes de valeur, d'humanité et de bonté accomplis par Alexandre II, et fut bien heureuse de ce que toute la presse anglo-indienne en reparla.

En réponse à quelques remarques malintentionnées de deux organes cléricaux, à propos de « la citoyenne américaine et de son journal, habillés de deuil pour la mort d'un autocrate », H.P. Blavatsky envoya une réponse collective à la Gazette de Bombay et où les autres journaux s'empressèrent de la recueillir.

Elle a écrit :

« Mes bons amis se trompent, ce n'est pas comme sujette du Tsar de toutes les Russies que je me suis revêtue de deuil, mais comme une russe par ma naissance. Comme une unité d'entre les millions de mes compatriotes, que cet homme bon et clément a couverts de bienfaits et qui sont tous plongés dans le deuil.

Je désire, par là, témoigner de ma sympathie, de mon respect et de ma sincère douleur de la mort du Tsar de mes parents, de mes frères et mes sœurs en Russie, qui me seront toujours chers, jusqu'à mon dernier soupir ! »


Dans l'hiver de 1881 à 1882 la communauté théosophique des Indes transporta ses pénates de Bombay à Adyar (propriété achetée près de la ville de Madras), aux frais d'une cotisation de tous les membres de la Société Théosophique qui désiraient offrir à ses fondateurs et leur état-major une résidence perpétuelle.

C'est là que demeure jusqu'à présent le président, et que Mme Blavatsky passa les deux dernières années de sa vie aux Indes et que fut célébré cet hiver même, en grand triomphe, le septième anniversaire de la fondation de sa Société.

Je dis en grand triomphe, car le chiffre sept est de grande importance dans les croyances théosophiques, et quoique ces anniversaires soient toujours très nombreux à Adyar, à New-York et à Londres, ceux qui renferment ce chiffre, cher aux occultistes, sont doublement fêtés.


Dans leurs fréquents voyages le colonel Olcott et Mme Blavatsky ont toujours été reçus en grande pompe par les indigènes des pays qu'ils traversaient; car tous les Hindous leur étaient sincèrement dévoués, tant pour leur traduction des œuvres sanscrites de l'ancienne littérature arienne qu'ils popularisaient, que pour leurs efforts d'adoucir l'éloignement des castes entre elles, ainsi que de modifier le mépris, bien injuste, que les Anglo-Indiens professent à l'égard des naturels, même des brahmines les plus érudits. En ceci la Société, de l'avis des indigènes, a eu beaucoup de succès.

(Il faut tenir compte du fait qu'une organisation qui proclamait la notion de fraternité universelle où tous ses membres étaient traités comme des frères indépendamment de leur origine ethnique, de leur statut social, de leur situation économique ou de leurs croyances religieuses, était quelque chose de très nouveau et inhabituel dans les siècles passés.

Et la Société Théosophique a été pionnière dans la propagation de ce concept de fraternité entre tous les humains, et lequel jusqu’alors avait été éclipsée par la séparabilité qui existe entre les hommes.)

Mais nulle part les théosophes n'ont été fêtés comme à l'île de. Ceylan. Chaque fois qu'ils s'y sont rendus, toute la population bouddhiste a été en fête, en commençant par le clergé et son chef, qui organisait un accueil triomphal.

C'est dans l'intérêt des Cinghalais du Ceylan que le président songea à un voyage en Europe ; à Londres surtout pour adresser au Parlement une pétition en leur faveur. C'était vers la fin de l'année 1883.

Olcott avec des moines bouddhistes de Ceylan


H.P. Blavatsky allait un peu mieux depuis leur établissement dans un meilleur climat et dans une maison bien bâtie; mais cependant sa santé laissait beaucoup à désirer et tous les médecins étaient d'accord qu'un changement de climat, quoique temporaire, lui ferait beaucoup de bien.

Il fut donc décidé qu'elle accompagnerait le président et, dès lors, Hélène commença à former des vœux et des projets pour voir ses parents. Elle nous écrivit aussitôt, puis, au mois de décembre, ils partirent pour Bombay.

Mais avant de quitter les rives indiennes ma sœur eut trois visions rapides, qui lui apprirent la mort de son oncle, le général Rostislav Fadéew, qui se mourait simultanément à Odessa.

Sachant qu'elle partait, et trop agitées d'ailleurs par ce grand malheur, sa tante et moi nous négligeâmes de lui faire part de ces événements. Elle ignorait même la maladie de son oncle, quand celui-ci vint l'instruire que toutes ses épreuves étaient finies.

Les deux ou trois lettres dé Mme Blavatsky, datées des premiers jours de janvier 1884 (le général Fadéew étant mort le 29 décembre), prouvent incontestablement la vérité de ces visions, tandis que les paroles d'outre-tombe qu'elle entendit prononcer à cet homme, estimé et chéri de tous ceux qui l'avaient connu, ont une portée singulière.

Elle avait une foi implicite dans la vérité et l'importance des visions de ce genre : non évoquées, mais provenant de l'initiative et de la volonté de celui qui était mort. Elle les a eues toute sa vie et généralement elles ont été le privilège reconnu de presque tous les membres de notre famille.





VI

Une fois en Europe, H.P. Blavatsky fut assaillie d'invitations. Tous les théosophes de Londres, de Paris et des amis de toutes les contrées voulaient la voir; mais elle ne pensait qu'à voir ses plus proches parents et, dans ce but, après s'être reposée à Nice chez Mme la duchesse de Pomar (lady Caithness), présidente de la branche d'Orient et d'Occident de la Société Théosophique parisienne.

Elle s'établit à Paris, dans un modeste appartement, qu'elle prit pour y recevoir sa tante et moi chez elle, sachant que nous ne voudrions pas accepter d'autre hospitalité.

Harassée par les curieux et les reporters, bien plus que par des amis ou des personnes sérieusement intéressées à ses doctrines, elle alla passer quinze jours à la campagne, acceptant l'invitation de M. et Mme d'Adhémar (7) qui habitaient une charmante villa près d'Enghien.


Dans le magazine Lucifer (journal fondé depuis par H.P. Blavatsky Londres, pour le mois de juillet 1891), je trouve une belle lettre de la comtesse; ses souvenirs des phénomènes musicaux produits par Mme Blavatsky pendant ce séjour, en la présence de plusieurs personnes.

(Les raisons pour lesquelles Blavatsky a décidé d'appeler son magazine "Lucifer", c’est parce qu’elle voulait plaider contre l’injuste déformation que l’église avait promue contre cette ancienne divinité qui avait apporté la lumière à l’humanité, et laquelle était vénérée dans l’Antiquité. Et ce n’est que dans les siècles après qu’elle a été associée avec le diable.)

Je regrette de ne pouvoir, dans cet article restreint, citer cette lettre, ainsi que beaucoup d'autres qui seraient peut-être plus convaincantes pour les lecteurs que les dépositions d'une sœur.

Je ne désespère pas de pouvoir le faire un jour, ne serait-ce que pour détromper le public sur bien des inculpations mensongères, portées contre M. Blavatsky par des personnes malintentionnées; pour la plupart des « anciens prosélytes », trompés dans leur attente de bonnes aubaines et par suite devenus des ennemis haineux.

Il y en est beaucoup, de ces vaniteux, qui s'attendaient à recevoir des dons occultes, ou même de simples mercenaires, qui offraient leur aide et concours à H.P. Blavatsky, en échange de sommes plus ou moins importantes. Mais dès qu'ils voyaient qu'elle n'avait ni les moyens ni le vouloir de les payer en argent comptant où en pouvoirs occultes, bien vite ils devenaient des adversaires acharnés et souvent très peu consciencieux.

Je passai six semaines, au printemps de 1884, à Paris auprès de ma sœur. Elle était toujours très entourée; sans parler de beaucoup de personnes venues d'Amérique, d'Angleterre et d'Allemagne, tout exprès pour la voir et causer d'affaires théosophiques, il y avait une foule de Parisiens intéressés par la doctrine et surtout par les phénomènes, qui l'assaillaient journellement.



La Société Théosophique en Europe était encore en pleine enfance. Même à Londres il n'y avait que quelques dizaines de vrais membres sincères et travailleurs, dévoués à la cause.

En Allemagne pas une branche n'était encore dûment formée, quant à Paris, il y en avait deux, n'ayant pas plus de vingt à trente membres, et encore ces pauvres sections de « la branche mère de New-York et d'Adyar » étaient-elles constamment déchirées par des dissentiments, qui offraient bien peu de garanties pour leur future prospérité.

Il y avait cependant quelques personnes d'élite au nombre des assidus de la maison, 46, rue Notre-Dame-des-Champs.


Je me souviens y avoir vu beaucoup de savants, de docteurs en médecine et en autres sciences, de magnétiseurs et de clairvoyants mais surtout de femmes plus ou moins versées dans la littérature et les sciences abstraites.

Beaucoup de nos compatriotes des deux sexes aussi. Les personnes dont ma mémoire a gardé le nom sont MM. C. Flammarion, Leymarie, de Baissac,
Richet; le magnétiseur Evette, disciple et ami du baron Dupotet et M. Vsevolod Solovioff, auteur russe, un des visiteurs les plus assidus, qui protestait alors de son dévouement à la cause et à la personne de Mme Blavatsky.

Quant aux dames, c'étaient la duchesse de Pomar, la comtesse d'Adhémar, Mme de Barreau, Mme de Morsier, Mlle de Glinka et beaucoup d'autres Françaises, Russes, Anglaises et Américaines.

Le colonel Olcott et M. Judge, ce dernier arrivé de New-York, nous faisaient des récits sans fin sur les phénomènes les plus fabuleux, dont ils avaient été témoins.

Mais (sa famille) nous ne vîmes que de ceux qui appartiennent à la région parapsychologique, à l'exception cependant de deux ou trois cas où il y eut des accords harmonieux, produits par Helena Blavatsky à volonté dans différentes directions.

Et aussi une lettre cachetée, non seulement fut lue par un procédé psychométrique, mais ayant tracé un trait et une étoile théosophiques au crayon rouge, sur une feuille de papier volante elle fit apparaître ce signe sous enveloppe, à la place voulue de la lettre cachetée et pliée en quatre.

Ce phénomène a été certifié par la signature de six à sept témoins; entre autres par M. Solovioff qui, de plus, l'a décrit dans le journal russe Rébus, du 1er juillet 1884, sous le titre Phénomènes Intéressant.


Il y en eut encore un autre que moi-même j'avais décrit dans le temps. C'était l'apparition subite et la disparition (sans trace aucune) d'un article russe, publié à Odessa trois jours avant d'apparaître dans le scrape book de ma sœur, où elIe collait toujours tout ce que l’on écrivait sur elle.

Le matin même nous avions tous lu cet article avec un étonnement profond (car les lettres d'Odessa à Paris n'arrivent ordinairement que le quatrième ou le cinquième jour) et le soir il n'en restait aucun vestige dans le livre dont les pages étaient reliées et numérotées. La disparition de l'article n'avait pas interrompu la série des numéros.

En exceptant ces deux faits aux caractères palpables, pour ainsi dire matériels, je ne l'ai, à ce qu'il m'en souvient, jamais vu produire que des phénomènes psychologiques, tous de clairvoyance, de psychométrie, de claire audience. Je n'ai, quant à moi, jamais eu de missives de la part des adeptes, je ne les ai jamais aperçus et jamais je n'ai eu la chance de voir, comme bien d'autres s'en vantent, aucune apparition, ni lumières, ni lettres tombant des cieux.

Je ne conteste pas leurs dépositions, bien loin de là ! J'y crois volontiers, car selon moi personne n'a le droit de contester les croyances d'autrui sur le seul fait de son ignorance ou de son manque de perception, mais je ne puis avancer ce que je n'ai pas reconnu par moi-même.

Cela ne saurait m'empêcher de parler de ce que d'autres, plus heureux ou mieux doués que moi, m'ont raconté de leurs expériences personnelles.

Cependant il m'est impossible de relater tous les récits des plus proches acolytes de ma sœur et ce serait de trop, car tous les journaux théosophiques ont parlé et reparlé de ce que M. Sinnett, Olcott, Judge et bien d'autres ont témoigné à ce sujet; mais je me permettrai de m'en rapporter à l'autorité d'un individu dont le témoignage n'a jamais trouvé de place dans la presse anglaise ou française.

Je veux parler des phénomènes remarquables que M. Solovioff décrit dans plusieurs lettres.

Lors de son séjour auprès de ma sœur, au mois de septembre de cette même année, à Elberfeld où il était allé la voir et il m'écrit une longue lettre à propos d'une conférence que le Mahatma Morya lui avait accordée, ainsi que des visions qu'il avait eues préalablement à l'apparition de ce grand adepte.

Je n'en parlerais pas en détail, car il m'avait dit en avoir envoyé la description au journal de la Société pour les recherches psychiques de Londres mais voici ce qu'il me communiqua en réponse à mes questions sur l'authenticité de cette apparition, le 21 novembre 1885 :

« Voici encore un fait. J'y reçus (à Würlzbourg) en même temps à la grande jalousie de tous les théosophes, une lettre autographe du Mahatma Kuthumi et même en langue russe.

Je ne fus pas du tout étonné de ce que ce billet se trouva précisément dans un livre que je tenais à la main, je l'avais pressenti, je le savais d'avance !

Mais ce qui m'étonna fort, c'est qu'il me parlait, net et clair, de choses dont nous causions dans le moment.

J'y trouvais une réponse précise à ma demande de tout à l'heure et cependant je me tenais à l'écart, personne ne s'était approché de moi et quand même quelqu'un eût pu mettre ce billet dans mon livre; il aurait fallu que cet individu s'emparât de ma pensée et me fit prononcer les paroles que j'avais dites, pour y trouver la réponse exacte.

J'ai observé bien des fois ce phénomène sur moi et sur d'autres personnes. »


Les Maîtres Kuthumi et Morya


(M. Solovioff a suggéré que peut-être Mme Blavatsky l'avait hypnotisé, mais à cette possibilité Vera Petrovna a répondu.)

Les forces occultes de Mme Blavatsky avaient été grandes sans aucun doute, quoique personne, à ce que je sais, ne lui ait jamais imputé des facultés de suggestion hypnotique, comme semble le faire M. Solovioff.

De plus, son hypothèse ne supporte pas la critique, par le fait que maintes fois les lettres des Mahatmas et de Mme Blavatsky ont été soumises à l'inspection des experts calligraphes qui toujours ont prononcé qu'elles étaient d'écritures différentes (8).

D'ailleurs, M. Solovioff n'a pas été le seul à les recevoir dans des circonstances parfaitement semblables à la sienne M. Hubbé-Schleiden, le directeur du journal le Sphinx, et bien d'autres, en font preuve, ayant reçu leurs lettres en l'absence de Mme Blavatsky (9).

Dr. Hübbé-Schleiden

Revenons aux témoignages de M. Solovioff. Il finit sa lettre du 21 novembre en ces termes :

« Quand aura fini son existence, qui j'en suis convaincu n'est soutenue que par une force magique, je pleurerai toute ma vie cette malheureuse et remarquable femme. »

Mais il avait assurément raison de parler ainsi, lui qui avait eu plus que tout autre des preuves de ses forces supérieures !

Voici encore quelques lignes d'une autre lettre de lui, écrite du 22 décembre 1884, quand ma sœur était depuis deux mois aux Indes, et lui demeurait à Paris :

« Mon diner fini, j'allai chercher un cigare dans ma chambre. Je monte, j'ouvre ma porte, j'allume une bougie, etc. Et qu'est-ce que je vois ? Je vois votre sœur, Helena Blavatsky, dans sa robe noire du matin. Elle me salua, me sourit, prononça : Me voilà !  Et disparut. Que signifie tout cela enfin?...»

Mais il faut considérer que cela ne signifiait absolument rien de grave. Ma sœur a tout simplement voulu lui rendre une fois pour toutes, en son corps astral, les fréquentes visites que M. Solovioff lui avait faites à Paris, à Elberfeld, à Würtibourg, en chair et en os.



Nous partîmes de Paris le même jour au mois de juin, moi et ma tante N.A. Fadéew pour Odessa, et Mme Blavatsky pour Londres, où on l'appelait assidûment.

Elle y fut très occupée de l'organisation d'une branche théosophique stable, sous la présidence de M. Sinnett et, quoique constamment souffrante, elle dut donner beaucoup de temps à la curiosité et aux relations mondaines.

Dès les premiers jours, elle y fut adulée et fêtée. On organisa des meetings et des « conversazione » monstres en sa faveur. A l'un d'eux, où à peu près-mille personnes s'étaient assemblées dans l'hôtel de ville (Prince's Hall) on lui présenta plus de trois cents personnes.

Et entre elles y avaient : le professeur Crookes, Cross, le ministre pour les affaires des Indes Britanniques, et sa compatriote et amie Mme Olga Aleksévna Novikoff, qui s'en occupèrent, sans parler des membres de la Société théosophique qui tous s'empressaient d'introduire leurs amis.

Sinnett y fit un beau discours, où il porta aux cieux l'énergie et le savoir de Mme Blavatsky, le travail incessant du colonel Olcott et les beaux principes humanitaires et moraux qui servaient de base à leur doctrine.

Malheureusement la santé de H.P. Blavatsky ne pouvait suffire à tout, aux labeurs incessants, aux obligations mondaines et surtout aux émotions causées par les mauvaises nouvelles qui arrivaient de Madras.

Je veux parler du complot bien connu de leurs ci-devant serviteurs, le menuisier Coulomb et sa femme, qui vendirent des lettres forgées au journal Christian College de Madras, ennemi juré de la Société Théosophique et surtout de sa fondatrice, qui, en l'absence des maîtres d'Adyar, se prirent à faire, dans l'appartement de Mme Blavatsky, des portes déguisées et des armoires à double fond, qu'elle ne pouvait leur avoir commandées, par la seule raison que, quand même elle aurait voulu tromper ses visiteurs par des artifices, il eût fallu qu'elle devînt folle pour faire faire ses arrangements secrets en son absence.

Toutes ces inventions, bien payées par ses adversaires, amenèrent la triste histoire des divulgations des « tricheries de Mme Blavatsky, the greatest impostor of the age », comme la nomme le compte rendu de la Société psychique à Londres.

Ce compte rendu a été bien des fois démenti dans ses moindres détails, par beaucoup d'individus, qui, profondément initiés à l'occultisme et aux doctrines théosophiques, sont allés sur les lieux et ont soigneusement sondé cette affaire; mais les calomnies scandaleuses, surtout celles qui font rire, ne se déracinent pas facilement.

Il est évident que les assertions de la Société psychique, traduites dans toutes les langues, serviront encore longtemps d'armes puissantes aux ennemis de Mme Blavatsky, tandis que les réfutations de ses fervents disciples, bien plus versés dans tous les détails de ce complot, demeurent impuissantes, faute de traducteurs et de publicité (10), reléguées comme elles le sont dans les journaux théosophiques très peu lus par le public étranger à la Société Théosophique.

La malveillance peu consciencieuse du journal le Christian College alla jusqu'à affirmer que :

« H.P. Blavatsky n'oserait jamais revenir aux Indes, car non seulement elle extorquait de l'argent à ses dupes, mais elle avait encore volé la caisse de sa propre Société Théosophique. »

Elle, qui ruinait sa santé à force de travailler pour la Société Théosophique !

Elle, qui lui avait consacré toute sa fortune, toute sa vie et toute son âme !

Cette seule déposition d'un journal soi-disant chrétien prouve la déloyauté des adversaires de Mme Blavatsky.

Elle eut hâte de partir pour les Indes, rien que pour donner le démenti à ses persécuteurs. A Ceylan, puis à Madras même, on lui fit des réceptions éclatantes. Les étudiants des collèges de Madras lui offrirent une adresse des plus flatteuses, signée de huit cents personnes. Certes, c'était une démonstration éloquente qui la consola un peu de ses amers déboires.

Cependant les tracas continuèrent de plus belle. Dès qu'elle prit t possession de sa chambre à Adyar, Helena Blavatsky jeta des cris d'indignation qui firent accourir ses compagnons de voyage, les époux Cooper-Clakley. Et ces cris étaient dus par la vue des étranges travaux du menuisier Coulomb qui l'avaient frappée de stupéfaction (11).



Bref, ses ennemis firent tant et si bien qu'elle tomba malade et manqua en mourir. Cette fois sa guérison fut un vrai miracle dont ont parlé tous les témoins oculaires.

Le soir son médecin la quitta agonisante, mais quand il revint au matin, rien que pour certifier sa mort, il la trouva déjeunant d'une tasse de lait. Le docteur n'en voulait pas croire ses yeux.

Elle lui dit simplement :

-      "C'est que vous ne voulez pas en croire à la puissance de nos maîtres."

Le danger immédiat était passé, mais elle était néanmoins si faible, qu'on fut obligé de la transporter sur une chaise longue et de la hisser, presque inconsciente, à bord d'un bateau partant pour l'Italie. Car tous les médecins étaient d'accord que les mois des chaleurs qui approchaient lui seraient indubitablement mortels.

(Ça, ce fut un vil prétexte et une grande hypocrisie de la part du colonel Olcott parce que comme nous l'avons vu plus tôt, ils auraient très bien pu l'emmener dans la partie nord de l'Inde où le temps était beaucoup plus agréable.

En réalité ce que le Colonel Olcott voulait, c'était éloigner Blavatsky de l'Inde, en pensant qu'en faisant cela, les choses se calmeraient. Mais ce fut une grave erreur qui lui valut la séparation avec les Maîtres et le point de déclin de la Société Théosophique d'Adyar.)





VII

Les premiers mois d'été que H.P. Blavatsky passa près de Naples, à Torre del Greco, furent des mois bien pénibles. Elle se sentait malade, seule et délaissée et, qui plus est, elle s'imaginait que la prospérité de la Société Théosophique était entravée par son impopularité, par les calomnies dont elle était constamment l'objet. Mais au premier mot de démission qu'elle prononça, il s'éleva un orage de protestations unanimes en Amérique, en Europe et surtout aux Indes.

Le président ne savait comment calmer les mal contents, qui demandaient à grands cris le retour de « H.P. Blavatsky » sa reprise des affaires de la Société Théosophique et des intérêts théosophiques.

Elle avait beau démontrer qu'elle serait plus utile au Mouvement Théosophique, en écrivant sa nouvelle œuvre, la Doctrine secrète, dans l'isolement et l'éloignement des affaires.et des troubles; on lui répondait par des assurances de dévouement et par des appels à Londres, à Madras, à New-York; partout où elle voudrait bien s'établir elle serait la bienvenue pour reprendre la primauté dans le mouvement.

Quant à les quitter, il n'y fallait pas penser, car, selon la conviction unanime, ce serait la dispersion de la Société Théosophique, sa mort !

Ayant appris que l'une des plus sottes inculpations contre H.P. Blavatsky était que les Mahatmas n'existaient pas, qu'ils étaient le fruit de son imagination, pliée à tromper les crédules, il y eut une masse, des centaines de lettres qui lui arrivèrent chaque jour de toutes les parties des Indes; de la part de personnes qui les connaissaient quand, disaient-elles, ils n'avaient pas encore la moindre notion de la théosophie.

(Cela est vrai, parce que l'ancienne tradition hindoue mentionne l'existence d'humains avec de grands pouvoirs et de connaissances appelés: "Rishis".)

Enfin il y eut une missive du Négapatam, la contrée des pandits (savants) par excellence; missive portant les seings de soixante-dix-sept savants, qui tous affirmaient avec emphase l'existence de ces êtres supérieurs trop bien connus dans l'histoire des nations ariennes pour être mise en doute par leurs descendant (Boston Conrrier, Jul. 1886).

Hélène m'écrivait de Würtzbourg où elle alla s'installer pour l'hiver :

« Je comprends que la Société psychique de Londres ait sauté tout d'un bond à la possibilité de me faire passer pour une charlatane.

Elle ne voudrait en aucune façon avoir des différends avec la science orthodoxe de l'Europe, par conséquent il lui serait impossible de reconnaître que les phénomènes occultés ne sont pas des tromperies, mais le résultat de forces à messieurs les savants inconnues. Ils auraient tout de suite toute la clique des docteurs en sciences et en théologie contre eux.

Il vaut certainement mieux nous fouler aux pieds, nous autres théosophes, qui ne craignons ni clergé; ni autorités académiques, ayant le courage de nos opinions.

Eh bien, plutôt que d'exciter la colère des bergers de tous les moutons de Panurge européens, ne vaut-il pas mieux excuser mes prosélytes (car il y a parmi eux beaucoup de gens qu'il faut ménager!) en les plaignant comme mes pauvres dupes et en me mettant, moi, sur la sellette de l'opprobre, m'accusant de fraudes, d'espionnages, de vols, que sais-je !

Ah ! Je reconnais bien là mon sort d'avoir la réputation, sans avoir eu le plaisir !

Si au moins j'avais pu vraiment être utile à ma Russie bien-aimée ! Mais non, le seul service que j'aie eu la chance de lui rendre a été bien négatif, puisque les directeurs de quelques journaux aux Indes, étant mes amis et sachant comme chaque ligne écrite contre la Russie me faisait mal, ils s'abstenaient plus souvent qu'ils ne l'auraient voulu.

Et voilà tout ce que j'ai pu faire pour ma patrie, à jamais perdue ! »



Sa grande consolation dans cet exil étaient.les lettres et les visites de ses amis qui surent la trouver au fond de l'Allemagne où elle s'était réfugiée pour avoir du repos et écrire en paix son livre.

Les lettres étaient toutes de confiance et d'amitié quant aux visites, celles de ses amis russes lui donnaient le plus de plaisir. Elle eut celles de sa tante d'Odessa et de M. Solovioff de Paris.

Ce dernier y eut la missive du Mahatma Kuthumi et repartit pour Paris, enthousiasmé de sa visite et des choses extraordinaires dont il avait été témoin à Würtzbourg, à un tel point qu'il écrivit lettre sur lettre, toutes dans le genre de celle-ci, dont je fais ici-des extraits :

« Paris, 8 octobre 1885.

Ma bien chère Helena Petrovna,

Je suis en relations avec Mme Adam. Je lui ai beaucoup parlé de vous, je l'ai bien intéressée et elle m'a annoncé que sa Revue serait dorénavant ouverte non seulement aux articles théosophiques, mais à votre propre justification, s'il le fallait.

Je lui ai fait l'éloge de Mme de Morsier (cette dame professait jadis beaucoup de dévouement à Mme Blavatsky et à sa doctrine) il se trouva, pour le moment chez elle, un visiteur qui, de concert avec moi, parla de même.

Tout va très bien. J'ai passé la matinée chez Richet (le docteur) et de nouveau je lui ai parlé de vous, à propos de Mayers et de la Société psychique. Je puis affirmer avoir convaincu Richet de la réalité de vos pouvoirs personnelles et des phénomènes provenant de vous.

II m'a posé trois questions catégoriques aux deux premières j'ai répondu affirmativement; et par rapport à la troisième, je lui ai dit que je serais en état de lui répondre affirmativement, sans aucun doute, dans deux ou trois mois. Je ne doute nullement de ce que ma réponse sera affirmative et alors, vous verrez, il y aura un triomphe qui mettra à néant tous les psychistes (de Londres).

Oui, ça doit être ainsi, n'est-ce pas?

Car certainement vous ne vous jouerez pas de moi ! Je pars demain pour Petersburg.
A vous de cœur.

Vsévolod Solovioff. »


(Malheureusement Solovioff menait une vie assez sombre. D’abord il accomplissait une activité qui était très mal vue à l'époque – et surtout pour l'aristocratie – il était un espion de Russie, et il lui a proposé à Blavatsky de l'aider en utilisant ses facultés parapsychologiques, mais elle s’est refusée, et cela a mécontenté beaucoup à Solovioff. Et en plus il avait une amante à Paris, qui s'est avéré être la propre petite sœur de sa femme !!!

Et c'est pourquoi quand Blavatsky est morte, Solovioff ayant peur que parmi les documents qu'elle avait laissé, apparaisse son passé sombre, il se hâta d'écrire un livre intitulé : « Un Moderne Prêtresse d'Isis » (1892) où il discrédite à Blavatsky en la décrivant come une femme sans scrupules, une charlatane et espionne russe, de sorte que si une accusation venait d'elle sur lui, celle-ci serait aussi discréditée.

Blessé par la trahison de Solovioff et contrarié que Blavatsky ne puisse pas se défendre, sa sœur Vera a écrit le livre : « Un Prêtresse Moderne de la Vérité » (1893) en réponse au livre de Solovioff.

Et à la demande de la Société pour la Recherche Psychique de Londres, Walter Leaf a fait une traduction en anglais du livre de Solovioff en 1895, mais le livre de Vera, cela ne leur a pas intéressé traduire...

Et les calomnies de Solovioff ont été complètement démasqués dans une série d'articles écrits par Beatrice Hastings et imprimés dans la revue The Canadian Theosophist au début du XXe siècle, et ces écrits ont été après recueillis et réimprimés sous le titre « Le fraude de Solovioff » (1943) par la Société Théosophique d'Edmonton.)


Tout l'hiver, à Würtzbourg, Mme Blavatsky fut occupée à écrire sa Doctrine Secrète. Elle écrivait à 'ce propos à M. Sinnett que jamais encore les visions psychométriques qu'elle avait eues lors de la composition d'Isis Dévoilée ne s'étaient manifestées aussi claires et nettes à sa perception spirituelle, et qu'elle espérait que cet ouvrage revendiquerait leur cause.

En même temps la comtesse de Wachtmeister, qui passa cet hiver avec elle (et depuis ne voulut plus jamais la quitter), écrivait des lettres pleines d'admiration pour les écrits de Mme Blavatsky, surtout pour les procédés magiques, les conditions surprenantes dans lesquelles H.P. Blavatsky travaillait à sa grande œuvre (12).

Comtesse Constance de Wachtmeister

La comtesse m'écrivait :

« Nous sommes entourées par des phénomènes quotidiens, mais nous y sommes si bien habituées qu'ils me semblent être dans l'ordre des choses. »

Encore une fois, H.P. Blavatsky fit une grande maladie dont elle ne revint qu'avec peine, grâce au dévouement d'amis qui ne la quittèrent pas un instant. Ce fut surtout au docteur Ellis Ashton, de Londres, à la comtesse Wachtmeister, de Stochkolm, et à la famille Gebhard d'Elberfeld, qu'elle fut redevable de sa résurrection. Mais à partir de lors, sa vie ne fut plus qu'une série de souffrances plus ou moins cruelles.

(Toutes ces personnes prirent soin d'elle, mais en réalité la personne qui l’a sauvé était Maître Morya qui alla la visiter et lui donna l'option de mourir une fois pour toutes et mettre fin à sa souffrance, ou de vivre encore quelques années pour enseigner autant qu'elle pourrait – bien que la douleur de ses maladies incrémenterait encore plus. – Et cette histoire vous pouvez la lire dans le livre qu’a publié la comtesse de Wachtmeister, intitulé: « Réminiscences de H.P. Blavatsky et La Doctrine Secrète. »)


Au mois d'avril 1887, ses amis réussirent à la transporter en Angleterre. Elle avait passé le dernier hiver à Ostende où elle finit la première partie de la Doctrine Secrète, et où elle fut constamment entourée d'amis, surtout de personnes venant la voir de Londres, et au nombre de celles-ci avait été le président de la Société théosophique, M. Sinnett, qui justement alors publiait son livre : Incidents in the life of Mme. H.P. Blavatsky.

Les quatre dernières années de sa vie, que Mme Blavatsky passa à Londres, furent des années de souffrances physiques, de labeurs incessants, de surexcitation mentale qui minèrent finalement sa santé, mais aussi de succès, de jouissances morales qui la compensèrent de bien des douleurs, lui donnant l'espoir que son œuvre, la Société théosophique, et ses écrits lui serviraient de pièces justificatives après sa mort et vengeraient son nom des calomnies dont on l'avait couvert.

Voici des extraits d'une de ses lettres, écrite en automne 1887, pour s'excuser au près de sa famille pour son long silence :

« Si vous saviez, mes amis, comme je suis occupée ! Pensez seulement combien j'ai de devoirs quotidiens l'édition de mon nouveau journal le Lucifer pèse sur moi en entier, sans compter que j'y dois écrire mensuellement de dix à quinze pages.

Puis viennent les articles pour d'autres journaux théosophiques : le Lotus de Paris, le Theosophist de Madras, le Path de New-York. Plus ma Secrète Doctrine, dont je dois continuer le second volume et corriger les épreuves du premier, par deux ou trois fois chaque copie.

Et les visites ?

Quelquefois une bonne trentaine par jour et impossible de m'en défaire !

Il me faudrait cent vingt-quatre heures par jour !

Mais ne craignez rien pas ! Comme on dit par ici : pas de nouvelles, c’est de bonnes nouvelles !

De toute façon, on vous écrirait si je tombais plus gravement malade que je ne le suis toujours. Avez-vous remarqué sur l'enveloppe du Lotus l'annonce à sensation de l'éditeur ?

Il a écrit :

-      "Sous l'inspiration de Mme Blavatsky."

Quelle inspiration, bon Dieu, quand je n'ai pas de temps pour y écrire un mot !

Le recevez-vous?

J'en ai pris trois exemplaires pour vous deux et pour Katkoff. Je l'adore, cet homme, pour son patriotisme et la vérité crue de ses articles qui font honneur à la Russie. »



L'activité de la Société Théosophique à Londres, ses meetings, ses journaux mensuels et hebdomadaires et, surtout, les écrits de sa fondatrice attirèrent l'attention de la presse et les représailles du clergé. Mais ici ses représentants ne se permirent jamais des excès injustes et calomnieux, comme les jésuites de Madras.

Il y eut, bien vrai, plusieurs meetings très orageux, où H.P. Blavatsky fut, selon sa propre expression :

« On m’a traitée de Lucifer (et non pas dans son vrai sens de porteur de la lumière céleste) mais dans le sens plus populaire que lui donna le Paradis perdu de Milton. J'y fus recommandée au public comme l'Antéchrist en jupons. »

Nous écrivit-elle. Cependant sa belle lettre, intitulée : Lucifer to the Archbishop of Canterbury, fit grande sensation et mit presque fin aux hostilités cléricales.

A Londres il ne fut plus jamais question de phénomènes démonstratifs : Helena Blavatsky les prit en grippe. Et pourtant, comme M. Stead le remarque avec justesse, dans son article sur Mme H.P. Blavatsky dans la Review of reviews pour juin 1891, jamais elle ne fit tant de prosélytes éminents et dévoués à la cause que pendant les quatre dernières années de sa vie.

Ses visions et sa clairvoyance ne la quittèrent cependant pas, jusqu'à sa dernière heure. En juillet 1886 elle nous annonça la mort de son ami, le professeur Alexandre Boutléroff, avant qu'il en fût question dans les journaux russes. Au fait, elle le vit à Ostende le jour même de son décès.

Il en fut de même pour notre célèbre publiciste en politique, M.N. Katkoff, patriote qu'elle estimait de tout son cœur. Elle m'écrivit (et cette lettre existe heureusement marquée de la date précise), un mois avant sa fin, qu'il serait malade, qu'il devait mourir.

En juillet 1888, comme j'étais à Londres, elle me tira d'une cruelle perplexité, causée par un télégramme mal interprété, en me racontant, après un instant dé recueillement, tout ce qui s'était passé le jour même à Moscou.

Photo prise à Londres en octobre 1888.
En haut se trouvent Vera Vladimirovna Jelihovsky (nièce de Blavatsky) avec son mari Charles Johnston et le colonel Olcott. Et en bas se trouvent H.P. Blavatsky et sa sœur Vera Zhelihovsky.


Quand, au printemps 1890, le quartier général de la Société Théosophique de Londres se transporta dans une nouvelle habitation, mieux adaptée à l'accroissement de son personnel, et H.P. Blavatsky dit :

« D'ici je ne sortirai plus, on me transportera de cette maison au crématorium. »

Quand on lui demanda la raison de ce pronostic, elle prétexta que cette habitation ne portait pas son numéro de bon présage : le chiffre 7 y manquait…

La santé d'Helena Blavatsky allait toujours de mal en pire, progressivement à l'accroissement de ses occupations. Il s'était formé autour d'elle un groupe de théosophes ardents qui désiraient étudier les sciences occultes. Et à ce propos elle m'écrivait en 1889 :

« Tu me demandes quelles sont mes nouvelles occupations Rien qu'une cinquantaine de pages à écrire en plus chaque mois, plus mes Instructions Ésotériques qui ne peuvent pas être imprimées.

Cinq ou six malheureux martyrs volontaires, d'entre mes ésotéristes dévoués, les copient en 300 exemplaires, pour les envoyer aux membres absents de ma Section Ésotérique (The Esoteric Section of the Blavatsky Lodge), mais je dois les réviser et les corriger moi-même, par-dessus le marché !

Et nos meetings des jeudis, avec les questions scientifiques des savants, tels que le docteur William Bennet ou bien Kingsland, qui écrit sur l'électricité ; avec des sténographes dans tous les coins et l'assurance que mon moindre mot fera partie de notre nouveau journal de comptes rendus : Transactions of the Blavatsky Lodge, et sera lu et commenté non seulement par mes théosophes mais aussi par des centaines de malveillants.

C'est que mes élèves en occultisme se sont ravisés, vois-tu ils ont envoyé un circulaire de par le monde théosophique, qui dit :

-       "H.P.B. est vieille et bien malade. H.P.B. peut mourir d'un jour à l'autre et alors de qui apprendrons-nous ce qu'elle peut nous enseigner ?  C’est pour quoi il faut nous cotiser pour éterniser ses enseignements."

Et les voilà qui paient sténographes et publications qui leur coûtent bien cher. Et leur vieille H.P.B. doit trouver du temps pour les instruire, quand ce ne serait qu'aux dépens des heures où elle travaillait auparavant pour gagner son pain quotidien, pour les journaux étrangers.

Eh bien, quoi ! H.P.B. aura ses habits un peu plus troués aux coudes et voilà tout !

À ma moindre parole ils m'en dédommageraient volontiers, mais jamais je n'accepterai un sou pour de pareilles leçons.

-       "Que ton argent soit ta perte, car tu as pensé acquérir les dons de Dieu pour de l'or."

Je leur dis à ceux qui s'imaginent pouvoir acheter la science divine de l'éternité à raison de shillings et de guinées. »



Deux ans après son installation à Londres, Mme Blavatsky fit la connaissance d'une femme de savoir, de mérites et de talents hors ligne.

Et à continuation, je la laisse parler elle-même :

« Je guerroie plus que jamais avec les matérialistes et les athées. Toute la ligue des ‘Libres penseurs’ s'est armée contre moi, parce que j'ai converti en bonne théosophe à la meilleure de leurs travailleuses, Annie Besant, la fameuse femme auteur et orateur, la main droite de Bradlaugh et son amie éprouvée.

Lisez sa profession de foi : « pourquoi je suis devenue théosophe ? », c’est une sténographie de ce qu'elle a dit dans sa confession publique dans l'énorme réunion qu’il y a eu dans le Salon de la Science.

Les cléricaux sont si contents de sa conversion, qu'ils font à présent les louanges de la théosophie !

Mais que c'est une noble et excellente femme ! Quel cœur d'or ! Quelle sincérité. Et comme elle parle ! Un vrai Démosthène. On ne peut se lasser de l'écouter.

C'est précisément ce dont nous avions besoin, car nous avons du savoir, mais aucun de nous, et surtout moi, nous ne savons pas parler tandis qu'Annie Besant est un orateur consommé.

Oh ! Elle ne trahira jamais, non seulement notre cause, mais même ma pauvre personne ! »


(Malheureusement sur ce point, Blavatsky s’est complètement trompée parce que, Annie Besant, non seulement a trahi à Blavatsky, mais elle a aussi trahi la cause du Mouvement Théosophique conduisant à un véritable désastre la Société Théosophique d’Adyar. Et tout cela à cause du fait qu’elle s’est complètement laissé manipuler, d’abord par le brahman orthodoxe Chakravarti, et après par l’ancien prêtre anglican Charles Leadbeater.)



Avec le concours de théosophes tels que Mme Besant, la comtesse Wachtmeister, Bertram Keightley et leurs pareils, elle pourrait être tranquille et travailler en paix à ses œuvres littéraires, si ses jours n'étaient déjà comptés.

L'hiver de 1890 fut, comme on le sait, fort rigoureux à Londres et, dès le printemps de '1891 l'influenza, ce nouveau fléau de l'humanité aux allures bon enfant, ne montrant ses griffes que dans la suite, se mit à collaborer avec les intempéries de la saison et emporta plus de monde que toutes les autres maladies, nos bonnes et anciennes connaissances, qui ne trompent pas les gens par des airs débonnaires.

Toute la commune des Head Quarters dans Avenue Road 19, en fut saisie dès les mois de mars et d'avril. Les plus jeunes en revinrent, H.P. Blavatsky succomba.

Mme Annie Besant était absente; elle était allée au congrès des théosophes américains y représenter la fondatrice de la Société Théosophique, chargée par elle d'une adresse à ses concitoyens, ses frères et sœurs en théosophie.

Les premiers succès d'Helena Blavatsky eurent New-York pour berceau la cité de Boston eut le privilège de lui donner son dernier plaisir terrestre les télégrammes pleins de bons sentiments, de reconnaissance et de sincères souhaits pour elle, qui lui arrivèrent d'Amérique, après la lecture de sa lettre, lui donnèrent une vraie joie, au moment où elle était déjà alitée et condamnée…

Condamnée…?

Non. Elle qui l'avait été tant de fois, qui tant de fois avait trompé les arrêts de ses docteurs, pour cette fois-ci les trompa de même, mais à l'inverse. A onze heures du matin, le 8 de mai, les médecins la proclamèrent hors de danger. Elle se leva et alla se mettre à sa table à écrire, sans doute désirant mourir à son poste, et à deux heures de l'après-midi elle ferma les yeux et « s'en alla ».

Un témoin écrit :

« Elle s'en alla si paisiblement, de cette mort inattendue, que nous qui étions auprès d'elle, ne remarquâmes même pas son dernier soupir... Une suprême' sensation de paix s'empara de nous, quand nous nous agenouillâmes, ayant compris que tout était fini. » (13)

Masque mortuaire de Blavatsky


J'ai vu ma sœur pour la dernière fois en été 1890. Elle venait de se fixer dans sa nouvelle demeure, était très occupée et presque toujours souffrante. Elle était justement en train de fondé un asile dans l'East End, ce quartier des pires misères de Londres, pour les malheureuses victimes des exploiteurs-fabricants, pour les femmes-ouvrières.

Le Working Women's Club, fondé aux frais d'un riche théosophe qui a voulu garder son nom inconnu, prospère en ce moment sous l'égide des dames patronnesses, appartenant à la Société Théosophique.

Nous passions les soirées à causer des temps passés, de sa patrie .bien-aimée; les injustices et les calomnies de la presse anglaise contre la Russie lui semblaient autant d'injures à elle-même. Il est bien dommage que ses compatriotes ne connaissent pas tous ses articles à ce propos.

Beaucoup d'entre eux, ceux surtout qui se sont formé une idée d'elle d'après les divagations ou les calomnies de certains journaux russes, auraient à changer leurs opinions sur elle après la lecture d'un article comme celui de (Revue Lucifer, juin 1890): « The moat and the beam », écrit en réponse aux fausses accusations portées dans les meetings d'indignation de fâcheuse mémoire, contre le gouvernement russe, de ses atrocités commises en Sibérie, pour la plupart conçues dans la trop vive imagination de Georges Kennan.

Et même, étrange coïncidence ! les dernières lignes tracées par sa plume, sur la même page du Lucifer où l'on avait en toute hâte collé le premier avertissement de sa mort, se rapportaient à l'empereur de Russie.

Elle y donnait à la cour de la reine d'Angleterre le bon conseil de suivre l'exemple que lui offrait notre famille impériale, dans la profession de certaines vertus, inconnues de ceux qui ne se connaissent pas dans la True Nobility, titre de cet article.

Par un beau jour de mai, les restes de la fondatrice de la Société Théosophique furent transportés dans un cercueil, tout couvert de fleurs, au crématorium de Londres. Il n'y eut ici aucune cérémonie imposante, même aucun deuil, elle l'avait strictement défendu.

Ce fut aux Indes, surtout à Ceylan, que la commémoration de sa mort fut célébrée en grandes pompes funèbres, mais en Europe la cérémonie fut très simple: à peine quelques mots furent prononcés sur celle qui créa le Mouvement Théosophique et qui fut l'apôtre de la charité pour tous, l'apôtre d'une vie laborieuse et pure, pour le bien d'autrui et pour le progrès de l'esprit humain et surtout de l'âme éternelle et divine.

Puis la bière disparut dans les flammes, et trois heures après, les cendres de celle qui fut Helena Petrovna Blavatsky revinrent à son dernier domicile, pour, être divisées en trois parts égales. L'une fut emportée en Amérique, berceau de la théosophie, la seconde fut envoyé à Adyar, son autel, et la troisième resta sur la tombe de celle qui la proclama à l'univers.

Cela disent ses disciples. Il y en a parmi eux de trop fervents peut-être, mais il y en a aussi qui ne disent que la juste vérité. Voici, par exemple, quelques mots que tout homme impartial devra approuver:

« Les amis de Mme Blavatsky ne demandent pas qu'elle soit jugée d'après leur appréciation. Tout ce qu'ils demandent est que les lois du sens commun conservent leur force ordinaire par rapport à elle, comme aux autres que les avis de ceux qui l'ont bien connue aient le pas sur l'opinion de ceux qui n'avaient jamais eu rien de commun ni avec elle-même ni avec ses œuvres.

Que le babil, sans preuve aucune, des journaux, n'ait pas l'importance d'arrêts judiciaires, quand il se rapporte à sa personne.

Nous ne demandons même pas que ses œuvres soient lues par des juges compétents, nous conseillerions seulement, par expérience personnelle et non par des ouï-dire, à celui ou celle qui désirerait sincèrement élever ses aspirations, renforcer son énergie, éclaircir et développer ses vues, sa compréhension, ses forces spirituelles, d'étudier les livres qui expliquent les pensées, qui reflètent l'âme d'Helena Petrovna Blavatsky. » (14)

« Amen ! » diront volontiers ses proches par le sang, à cette appréciation d'un disciple.

Quant à moi, qui ne le suis pas précisément, je me permettrai de dire, néanmoins, que les doctrines de la théosophie, quand même la Société Théosophique se serait dispersée et qu'il ne resterait aucune trace d'elle comme organisation sociale, ne devraient pas passer inaperçues de nos contemporains.

Elles auront leur place dans les annales historiques du XIXe siècle et, si même elles ne donnaient rien d'essentiel aux sociétés des âges à venir, comme l'espèrent ses férvents apôtres, le nom d'une femme qui a su éveiller un mouvement d'idées universel, ne saurait être. Entièrement plongé dans l'oubli.


Vera P. Jelihovsky.




Notes

  1. Elles sont toutes écrites en anglais. Ce sont : Isis Unveiled (2 vol.), The Secret Doctrine (2 vol.), The Key to Theosophy, The Voice of the Silence (traduit de l'ancien sanscrit), Gems from the East, Theosophical Glossary (c’est un dictionnaire théosophique), et une quantité d'articles dans les journaux théosophiques (il y en a plus de vingt) et non théosophiques, ainsi que dans sa propre revue.
  2. Chef des métropoles de Saint-Pétersbourg et de Novgorod, décédé il y a quelques jours.
  3. Dans son dernier article « My Books » qui parut dans la revue Lucifer de mai, après sa mort. Mme Blavatsky dit que son livre Isis Dévoilée était très mal écrit, parce qu'elle ne savait pas alors bien la langue anglaise et s'embrouillait dans les quantités de faits qui lui étaient suggérés.
  4. On trouvera les détails de toutes ces apparitions dans les souvenirs des disciples de Mme Blavatsky, dont tous les journaux théosophiques et surtout les publications de la revue Lucifer des mois de juin, juillet et août 1891, sont remplis.
  5. J'ai la copie de son article à ce sujet.
  6. Reproduit dans un livre qui vient d'être traduit à Londres en langue anglaise.
  7. La comtesse d'Adhémar fut plus tard directrice du journal la Revue Théosophique, dont elle pria Blavatsky d'accepter la rédaction en chef.
  8. Dans l'ouvrage de M. Sinnett, Incidents in the life of Mme H.P. Blavatsky, on peut trouver le récit de toute l'affaire, accompagné des documents officiels.
  9. Depuis la mort de ma sœur des lettres identiques ont été reçues à Londres au quartier général des théosophes. Mrs Annie Besant, la comtesse Wachtmeister, M. Judge et bien d'autres en ont parlé dans tous les journaux théosophiques, Une de ces lettres du Mahatma Morya (le maître d'H.P. Blavatsky) exhortant ses prosélytes à continuer son œuvre, a produit une grande sensation dans le monde théosophique.
  10. J'ai, dans mon portefeuille, toute une série d'articles justificatifs écrits par des amis de Mme Blavatsky en sa faveur, mais qu'aucun journal russe n'a voulu publier par crainte de polémique, A propos d'une allusion de la gazette Novoïe Vremia au susdit compte rendu de la Société psychique, une vingtaine de membres de la S.T. de Londres, qui avaient bien approfondi toute cette intrigue, envoyèrent une adresse collective au directeur du journal; mais jamais cette adresse n'a vu le jour, et les articles diffamatoires ont continué et continuent de paraître dans ce journal, toujours fondés sur les calomnies de la Société psychique.
  11. Mme Cooper-Oavley décrit cette scène et tout ce qui s'ensuivit, dans un article sur leur voyage de Londres à Madras, dans la revue Lucifer de juin 1891.
  12. Voir article “At Wurtzbourg and Ostende” de Constance Wachtmeister, dans la revue Lucifer de juin 1891.
  13. Voir article “Her last hours” de Miss Laura Cooper, dans la revue Lucifer de juin 1891.
  14. Voir article “Tests of character” d’Alexander Fullerton dans la revue The Path de june 1891.

(Note: vous pouvez décharger le facsimile de cet article ici.)




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